Les fondations politiques allemandes : des courtiers de la politique étrangère

Par Dorota DAKOWSKA
Comment citer cet article
Dorota DAKOWSKA, "Les fondations politiques allemandes : des courtiers de la politique étrangère", CERISCOPE Puissance, 2013, [en ligne], consulté le 28/01/2020, URL : http://ceriscope.sciences-po.fr/puissance/content/part2/les-fondations-politiques-allemandes-des-courtiers-de-la-politique-etrangere

L’expérience allemande a attiré l’attention des observateurs étrangers. Les fondations allemandes ont, à plusieurs reprises, soutenu intellectuellement et matériellement l’émergence des organisations inspirées de leur modèle. Si ces transferts ont parfois mené à des coopérations durables (entre la Fondation Jean Jaurès et la Fondation Friedrich Ebert par exemple), il ne peut être question d’une reproduction pure et simple du modèle allemand. La reconnaissance par les pouvoirs publics et la hauteur des dotations publiques restent une caractéristique allemande qui a du mal à prendre racine dans d’autres pays. Certes, la National Endowment for Democracy créée en 1983 à l’initiative de Ronald Reagan, avec les organisations qu’elle finance, proches des deux grandis partis – le National Democratic Institute et l’International Republican Institute – est vaguement inspirée du modèle allemand. Ces instituts se sont fait remarquer par leur implication dans les bouleversements politiques en Europe centrale (Slovaquie, Serbie et les « révolutions de couleurs » successives dans l’espace postsoviétique), se livrant parfois une concurrence feutrée avec les fondations politiques allemandes. Mais les tentatives de diffusion du modèle des fondations en Europe centrale et orientale n’ont pas forcément abouti dans un contexte de contraintes budgétaires et de stigmatisation des financements publics destinés aux entreprises politiques.

Si Bruxelles constitue un lieu d’implantation stratégique pour les fondations depuis les années 1970, celles-ci ont néanmoins pâti de leur image et ont souffert pendant longtemps d’un manque de reconnaissance dans l’espace communautaire. Fortement identifiées à l’Allemagne et politiquement engagées, les fondations politiques cadraient mal avec l’attente de la Commission européenne qui privilégiait les contacts avec les groupes d’intérêt économiques ou civiques. Grâce à une mobilisation auprès de la Commission et du Parlement européens – appuyée par plusieurs eurodéputés influents – deux dispositifs inédits ont vu le jour et gagné une reconnaissance à Bruxelles. L’un est un réseau européen de fondations politiques (European Network of Political Foundations, ENoP) crée en 2006 qui réunit des organisations – allemandes mais pas seulement – de différents bords politiques. L’autre, ayant fait l’objet d’un règlement européen en 2007, institue des « fondations politiques au niveau européen », à savoir des organisations transnationales et proches des « partis politiques au niveau européen ». Ces fondations transnationales se sont vues assigner la mission d’accompagner le travail des partis politiques au niveau européen à travers l’analyse et l’implication dans les débats sur l’intégration européenne, l’organisation de conférences et de formations et, enfin, en proposant un cadre permettant de réunir les fondations politiques nationales, des chercheurs et d’autres acteurs pour coopérer au niveau européen. Ces nouvelles fondations incluent des représentants des groupes politiques au Parlement européen, du « parti » transnational auquel il est lié et des fondations nationales qui leur sont affiliées. Conformément à la législation, les organes directeurs des fondations reflètent une composition « géographiquement équilibrée ». Cela étant, l’expertise et les ressources des membres allemands ont pesé dans la mise en place de ces organisations (Dakowska 2011).

Le modèle allemand des fondations politiques a-t-il réussi de cette manière sa percée définitive ? S’il est parvenu à obtenir une reconnaissance institutionnelle, la réplication de ce modèle connaît cependant de nombreuses limites. Les différentes formes hybrides, peu ou prou inspirées de la pratique allemande, ne bénéficient ni des ressources, ni de l’autonomie, ni de la reconnaissance institutionnelle susceptibles de garantir leur stabilité. Ces caractéristiques combinées singularisent les fondations politiques allemandes mais elles constituent aussi leur force. Situées à cheval entre l’action publique internationale et le champ politique, les fondations politiques sont des acteurs incontournables de la politique étrangère allemande. La place centrale qu’elles occupent dans les réseaux transnationaux de partis repose sur ce double ancrage et sur les ressources qu’elles parviennent, de ce fait, à cumuler et à réinvestir. Les fondations conduisent une « diplomatie parallèle » qui sert tant les partis politiques auxquels elles sont affiliées que les ministères fédéraux. Les liens qu’elles tissent, saisis de manière relationnelle, aident à approcher ce que d’aucuns qualifient de soft power dans les relations internationales.