La diversification des espaces de production du savoir

Par Michel Grossetti, Denis Eckert, Laurent Jégou, Marion Maisonobe, Yves Gingras et Vincent Larivière
Comment citer cet article
Michel Grossetti, Denis Eckert, Laurent Jégou, Marion Maisonobe, Yves Gingras et Vincent Larivière, "La diversification des espaces de production du savoir", CERISCOPE Puissance, 2013, [en ligne], consulté le 17/06/2019, URL : http://ceriscope.sciences-po.fr/puissance/content/part2/la-diversification-des-espaces-de-production-du-savoir

Les rapports publiés par Thomson Reuters (série des Global Research Reports, mis en ligne fin 2010) sur l’évolution des publications des différents pays mettent en évidence un rééquilibrage entre les différentes parties du monde avec un accroissement de la contribution de nombreux pays « émergents » au total des publications scientifiques. Le rapport concernant les Etats-Unis commence ainsi : « Les Etats-Unis ne sont plus le colosse de la science qui dominait le paysage de la recherche il y a trente ans par sa production d’articles scientifiques. Il partage son royaume, de manière de plus en plus égale, avec l’Union européenne à vingt-sept et la région Asie-Pacifique » (Adams et Pendlebury 2010). Les auteurs observent le même mouvement de rééquilibrage, bien que plus tardif et moindre, en ce qui concerne les citations obtenues par les publications, donc en prenant en compte un critère de visibilité académique des recherches produites.

Le tableau ci-dessous présente nos calculs concernant les trente pays comptabilisant le plus de publications en 2007, calculs qui convergent parfaitement avec les analyses préexistantes.

Premier constat : la déconcentration est aussi marquée au niveau des pays. En 2000, trois pays (Etats-Unis, Royaume-Uni et Japon) produisaient à eux seuls 50 % des publications. Il en fallait dix pour obtenir 75 % des publications et vingt pour atteindre 90 %. La carte ci-dessous montre, de manière plus détaillée, le poids de la triade Amérique du Nord-Europe-Japon.

En 2007, cinq pays (Etats-Unis, Chine, Japon, Allemagne et Royaume-Uni) produisent 50 % de la science mondiale, douze pays 75 % et 25 pays 90 %. Comme le montre la carte, même si la Triade demeure très importante, la montée rapide d’autres pays d’Asie à côté du Japon (Chine, Corée, Taiwan), de pays du Moyen-Orient, de l’Inde ou encore du Brésil est frappante et contribue à l’élaboration d’une « carte scientifique » multipolaire.

Par ailleurs, les évolutions que ces tableaux indiquent peuvent être résumées en deux grandes tendances. La première est l’accroissement de la convergence entre la base de données SCI Expanded et la réalité des pratiques des chercheurs. Cette convergence résulte de deux phénomènes : d’une part la diversification des revues prises en compte par la base, et d’autre part la tendance croissante des chercheurs à privilégier des revues indexées dans cette base de données. L’effet spécifique de cette première tendance est la réduction progressive de la surestimation du poids des Etats-Unis (et dans une moindre mesure du Royaume-Uni), dont les revues étaient initialement surreprésentées. Une partie de la régression apparente du poids des Etats-Unis est donc probablement un effet de cette meilleure représentativité de la base de données. La deuxième tendance est l’accroissement et la diffusion des activités scientifiques dans le monde. Tous les indicateurs de cette activité – le nombre de chercheurs académiques, le nombre d’universités, le nombre d’étudiants, etc. – convergent pour mettre en évidence un « équipement » progressif de la plupart des pays en universités et en laboratoires, équipement dont le degré varie en fonction des évolutions économiques. En simplifiant, le nombre des publications tend vers une fonction linéaire du PIB. Les évolutions des rapports de richesse trouvent une traduction dans les activités de recherche : progression des pays émergents, notamment asiatiques, mais aussi de l’Europe du Sud (Grèce, Espagne, Portugal) ; régression relative des pays les plus anciennement présents dans les bases de données (Etats-Unis, Europe du Nord et de l’Ouest) ; régression dans les anciens pays soviétiques restés en dehors de l’Europe (Russie).

Il y a donc clairement un rééquilibrage des publications scientifiques entre les pays. On pourrait penser que la « centralité » de certains pays se maintient par la notoriété de leurs travaux, que l’on peut mesurer par la quantité de citations dont bénéficient les articles. Mais là encore, des travaux ont montré qu’en même temps que la concentration des publications s’atténue, les citations ont tendance à être moins concentrées que par le passé. Ce constat a été établi aux Etats-Unis (Adams et Pendlebury 2010), mais plus généralement à l’échelle mondiale (Larivière et al. 2009).