Pouvoir politique versus puissance des marchés : deux mondes parallèles ?

Par Jérôme Sgard
Comment citer cet article
Jérôme Sgard, "Pouvoir politique versus puissance des marchés : deux mondes parallèles ?", CERISCOPE Puissance, 2013, [en ligne], consulté le 19/10/2021, URL : http://ceriscope.sciences-po.fr/puissance/content/part1/pouvoir-politique-vs-puissance-des-marches

En temps de paix, le pendant de l’idée de guerre économique est l’hégémonie, une notion qui semble réconcilier ces deux termes qu’on a vu se contredire à l’instant : le caractère a priori horizontal et décentralisé de l’échange marchand et, simultanément, pris dans un rapport confus, l’idée d’une asymétrie structurelle qui va biaiser ou faire plier le marché. La guerre peut alors être le moment où, par l’épreuve de force, on établit ou abolit cet effet de d’asymétrie, ou de dénivellation, dans le champs économique. En somme, on se battrait militairement pour un bénéfice ultérieur, durable et structurel parce qu’inscrit dans un nouvel équilibre des forces s’appliquant en fait aux marchés, dont les résultats assureraient des gains marchands permanents à ceux qui l’ont emporté. Le terme même d’hégémonie peut ainsi s’appliquer aussi bien au contrôle des lignes maritimes par la British Navy au XIXe siècle et à l’organisation largement privée des échanges commerciaux mondiaux à partir de Londres à la même époque (marchés de capitaux et de matières premières, banques et maisons de négoce, compagnies d’assurance et armateurs, mais aussi cours de justice, droit commercial et Banque centrale).

Prenons maintenant trois déclinaisons successives de cette idée d’hégémonie économique, qui nous éloignent progressivement de cette lecture « impériale » dans laquelle l’économie semble se décrypter dans le langage d’une géopolitique réaliste. La première déclinaison est la Pax Americana de l’après 1945, qu’une littérature immense a associé à la définition classique de l’hegemon international, c’est-à-dire la puissance dont les intérêts égoïstes justifient à eux seuls qu’elles prennent en charge la construction et l’entretien d’un ordre international ; elle va donc le façonner à sa main bien que ses bénéfices aillent aussi à d’autres pays. On aboutit à l’idée de biens publics internationaux, qui présentent pour les autres pays un certain caractère de libre accès, bien qu’ils servent prioritairement leur architecte et maître d’œuvre. L’exemple paradigmatique est ici le Fonds monétaire international (FMI), son système de vote censitaire, le droit de veto unique des Etats-Unis et le « privilège exorbitant » du dollar dans le système monétaire d’après guerre. L’évidence d’une asymétrie politique ne fait aucun doute, bien qu’elle n’épuise pas le constat des services rendus par le FMI pour assurer la stabilité des paiements internationaux en général.

Tel est le dilemme d’un ordre hégémonique : il est formellement injuste, donc politiquement contestable, mais laisse sans réponse la question des bénéfices collectifs que produirait son abolition ou une succession hégémonique. A l’heure où l’on spécule sans frein sur le rôle international prochain de la Chine ou d’un éventuel collectif des émergents, tentons donc d’imaginer quel ordre international ils pourraient dessiner et imposer, quelles institutions ils seraient en mesure d’établir à cette fin. Le problème manifeste soulevé par de tels scénarios est qu’il est bien malaisé à ce jour d’identifier un quelconque « projet » de ces pays pour reformer ou refonder le FMI, par exemple. Contesté depuis des décennies, inlassablement présenté comme la créature des pays riches et vieillissants, cet organisme fait au mieux de leur part l’objet de propositions incrémentales et pragmatiques : les pays émergents veulent une voix plus forte dans les délibérations, critiquent (aujourd’hui) une surexposition financière envers la zone euro et, tôt ou tard, l’un d’entre eux verra l’un de ses anciens ministres des Finances à la tête de cette organisation. Où est le problème ? Ne doit-on pas avoir ici, en dépit de toutes les critiques et dénonciation, une validation du principe même du multilatéralisme, non en ce qu’il nivellerait entièrement les effets de pouvoirs, mais en ce qu’il serait en pratique investi, adopté et légitimé par ceux-là même qui, hier, voyaient là un instrument de leur abaissement, à la main du pouvoir américain.

Prenons maintenant un second avatar de la notion d’hégémonie, le soft power, qui désigne une capacité diffuse à orienter ou à influencer à la fois les intérêts et les stratégies, cela sans effet de contrainte manifeste : on invite et on incite, mais sans avoir l’air d’insister et de calculer, si bien que les bénéfices du soft power ne seraient peut-être obtenus que par inadvertance. La dimension à la fois bénigne et bienveillante du terme est clairement mise en avant, bien qu’elle laisse subsister l’idée d’un bénéfice non marchand, mais qui est cependant matérialisé dans les termes de l’échange. En pratique, il est question avant tout ici des normes au sens le plus large : droit du commerce et des marchés, protection de l’environnement et du consommateur, mais aussi normes sociales de consommation, symbolique des statuts sociaux, politique des créateurs de tendance (trendsetters). A la limite, il n’y aurait rien là de stratégique, sinon une bonne communication : de la stratégie de marque (branding), comme lorsque Tony Blair à lancer le « Cool Brittania » dans un écho audible, et humoristique, au « Rule Brittania » du siècle précédent. On organise donc les Jeux olympiques, on se dote d’une scène artistique, d’une fashion week, de restaurants à la mode ou de gratte-ciels d’un kilomètre de haut. C’est plaisant ou agaçant, mais ce n’est pas vraiment du pouvoir et c’est à peine de la richesse. En fait, c’est bien moins intéressant.

Le vrai exemple, plus sérieux, est l’Union européenne qui, avec le projet de Marché unique (1985-1992), s’est imposée de facto comme le premier producteur de normes au plan international : à sa périphérie géographique et bien au-delà, dans les pays en développement comme dans les pays riches, adopter les normes européennes est devenu souvent pour les entreprises comme pour les législateurs nationaux la seule stratégie rationnelle. Par exemple, pour la Turquie, adopter l’essentiel de l’acquis communautaire en dépit même de l’enlisement du processus d’adhésion est sans doute le meilleur choix : ses entreprises acquièrent de fait un accès plus aisé à de larges marchés et, en plus, le pays modernise ses propres systèmes de normes sans avoir, en somme, à les réinventer et à les tester de part en part, dans un processus politico-administratif forcément long, coûteux et sujet à capture par des intérêts particuliers.

Ce constat vaut en général pour toutes les situations de « transplant légal » et explique pourquoi aujourd’hui, dans le monde, l’essentiel du droit en vigueur dans chaque pays relève du « copier-coller ». Où commence l’intérêt national à adopter ces normes étrangères ? Et quel pouvoir donne-t-il à celui qui les a produites ? Bien sûr, on soulignera qu’il y a un coût à l’adoption par les entreprises de normes étrangères ne répondant pas à une éventuelle continuité institutionnelle indigène, qu’on supposera éventuellement porteuse d’une valeur positive. Mais n’en va-t-il pas de même en Europe, où les entreprises ont dû elles aussi s’ajuster à l’acquis ? Et quel est son maître d’œuvre, sinon un processus pluriel de délibération et de rationalisation, tenu dans ce lieu bien peu géopolitique que constitue la Commission européenne ?

Après le multilatéralisme et le soft power, un troisième terme auquel l’idée d’hégémonie peut être confrontée est le pouvoir de marché, qui est cette fois-ci entièrement ancré dans une logique privée, centrée sur les entreprises et sur leur capacité à peser directement sur la concurrence et à en affecter ses résultats. Le monopole ou le cartel en sont les formes extrêmes, mais on peut aussi penser aux bénéfices indus qui peuvent être dérivés, par exemple, de réseaux captifs en matière de logiciels (Microsoft) ou de plateformes d’échange et de commercialisation (iTunes et Google). Le pouvoir de marché se manifestera alors par la capacité à prélever une rente sur des compétiteurs ou sur de nouveaux entrants, contraints d’utiliser cette infrastructure privée pour accéder soit à des inputs, soit au consommateur final. Ceci se démarque contre les principes alternatifs d’un libre accès à l’infrastructure, qui pourra être garanti par la régulation publique (l’anti-trust), ou alternativement d’une mise en concurrence de ces fournisseurs de services. Un exemple est donné ici par les marchés de matières premières à Londres qui, à partir des années 1870 : bien que gérés par des organismes professionnels privés autorégulés, donc par de purs insiders, ces marchés ont fourni de facto aux opérateurs du monde entier des garanties d’équité suffisantes, tant dans les transactions elles-mêmes que dans le règlement des différends, obtenu par arbitrage interne. En d’autres termes, ces institutions londoniennes avaient une position dominante sur le marché, elles en fixaient les règles du jeu, mais ce jeu était ouvert aux négociants du monde entier, qui venaient adhérer à ces règles. Sans doute y avait-il un intérêt tangible pour la Grande-Bretagne à ce que les marchés globaux soient organisés depuis Londres, mais pour que cela fonctionne, il fallait que l’adhésion à ces institutions de marché soit largement volontaire et qu’elle comporte toujours la liberté de s’en désengager si elles en venaient à dérailler.