De la puissance militaire : Aron revisité

Par Frédéric RAMEL
Comment citer cet article
Frédéric RAMEL, "De la puissance militaire : Aron revisité", CERISCOPE Puissance, 2013, [en ligne], consulté le 07/12/2019, URL : http://ceriscope.sciences-po.fr/puissance/content/part1/de-la-puissance-militaire-aron-revisite

La réflexion sur la puissance est directement articulée à la philosophie de l’action chez Aron. Or, elle aurait pu se développer selon une autre orientation, celle de la sociologie des formes sociales (ce que l’on peut qualifier de morphologie). Elle consiste à analyser la manière dont les groupes humains tels que les tribus, les empires, les nations se constituent, se maintiennent et se transforment.

Il est intéressant de constater que, parmi les anciens élèves d’Aron, deux tendances contemporaines sont repérables. La première s’inscrit dans le prolongement de la philosophie de l’action. Ainsi, Pierre Manent (2008) voit dans l’exercice de la puissance militaire des Etats (c’est-à-dire la guerre) l’expression de la nation. A la question de savoir si cette dernière est la forme politique dans laquelle nous entendons continuer à vivre, la réponse de Manent est affirmative. Elle est sans appel, quand bien même elle suppose une régression par rapport à l’organisation du « vouloir vivre ensemble » de la Cité des Anciens. Ce qui suppose une volonté d’envisager les relations internationales comme phénomènes de puissance et d’engager des forces militaires quand les circonstances obligent la nation en tant que forme politique à le faire. Quant à la seconde, on la retrouve chez Jean Baechler (2005). Adoptant un regard sur le temps long, il utilise les outils de la morphologie sociale. Il prolonge les travaux de sociologie historique des relations internationales engagés par Aron mais en allant au-delà de l’identification des « constellations diplomatiques ». Il enchâsse la réflexion sur la guerre au cœur des transformations qui affectent les collectifs humains, en particulier la nation. Selon lui, les relations internationales se caractérisent par un mouvement vers la constitution d’une forme sociale qui dépasse la nation et dont les contours pourraient se confondre avec l’humanité tout entière. Cette morphologie en construction a pu susciter dans le passé de vives dénonciations, à l’instar de celles de Carl Schmitt (2007) qui perçoit en son temps, derrière un tel mouvement, un projet américain contribuant à criminaliser l’ennemi. Il identifie dans la substitution des opérations de police mondiale aux guerres régies par le Droit public européen depuis le XVIIe siècle une transformation profonde des relations internationales : la guerre limitée telle que conçue par Clausewitz disparaitrait au profit d’une « guerre civile mondiale » qui déborde de toute part et fait le lit d’une violence non maitrisée.

Mais cette morphologie en construction peut aussi et surtout devenir le cadre analytique au sein duquel le rapport à la puissance est analysé, et ce, au-delà de l’idée – démontrée par plusieurs travaux sociologiques à la fois classiques et contemporains – selon laquelle les guerres incarnent des facteurs favorables à l’intégration de groupes de plus en plus larges. En effet, le développement d’une société mondiale exerce des incidences sur la manière de concevoir le recours à la force. Il oblige à redéfinir le principe de souveraineté en prenant en considération les exigences de responsabilité. Les Etats sont alors dans la nécessité de reconnaître les effets du « milieu intersocial », pour reprendre le concept de Marcel Mauss, sur leurs propres politiques de défense. Le milieu peut contraindre à la retenue stratégique, mais il peut également offrir des possibilités nouvelles d’intervention à condition de faire l’objet d’un partage de vues au sein des institutions légitimes et légales. C’est d’ailleurs tout l’enjeu actuel relatif à l’application de la responsabilité de protéger (R2P) au sein du Conseil de sécurité des Nations unies. Les réticences, voire les oppositions exprimées par les émergents à l’égard d’un recours à la force justifié par la R2P s’enracinent dans une crainte de dérive stratégique, celle de l’hubris sous-jacente au regime change.

L’exercice de la puissance entretient ainsi des liens étroits avec cette tendance au rapprochement des êtres humains : certains acteurs étatiques recourent à la force militaire en vue de favoriser la projection de valeurs considérées comme universelles, d’autres n’hésitant pas à utiliser des moyens violents afin de s’opposer à cette tendance. La constitution d’une société mondiale, voire d’une unité politique à cette échelle devient alors objet d’affrontements entre des visionnaires. Dans les années 1970, Krasner (1978) identifiait des relations entre différentiels de puissance et oppositions idéologiques. Seuls les très puissants (ceux qui sont en mesure de faire que les choses arrivent) et les très faibles (ceux qui ne peuvent les empêcher d’arriver) adoptent des discours millénaristes à des fins de mobilisation violente. Aujourd’hui, cette relation ne peut pas être comprise sans référence au phénomène d’attraction, ce mouvement qui tend à l’unité politique mondiale en tant que point d’aboutissement de l’histoire universelle. Les clivages entre acteurs de différentes natures (Etats ou autres) portent sur l’existence et la pertinence de cette attraction. Le recours à la force s’effectue selon des rhétoriques qui prennent en considération ce mouvement, que ce soit pour l’accompagner ou pour le contester.

La réflexion d’Aron sur la puissance est un marqueur des spécificités françaises quant à la manière d’aborder les relations internationales (Badie 2005). Elle s’oppose à l’idée d’une théorie générale sur la base d’une critique des concessions au positivisme faites par les auteurs américains. Cette position fondée sur un dialogue serré de la production savante en langue anglaise demeure un acquis que les internationalistes français entretiennent. Si ces apports épistémologiques demeurent, d’autres aspects présentent des fragilités : la focalisation sur la dimension militaire de la puissance, le caractère relationnel du phénomène, le stato-centrisme de l’analyse. Ce qui compte aujourd’hui, c’est d’articuler la réflexion sur la puissance militaire avec l’analyse de la société mondiale dont la particularité actuelle relève plus de la densification que de l’extension.