De la puissance militaire : Aron revisité

Par Frédéric RAMEL
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Frédéric RAMEL, "De la puissance militaire : Aron revisité", CERISCOPE Puissance, 2013, [en ligne], consulté le 07/12/2019, URL : http://ceriscope.sciences-po.fr/puissance/content/part1/de-la-puissance-militaire-aron-revisite

Dès la publication de Paix et guerre entre les nations, un premier débat émerge en France quant aux choix opérés par Aron. La grammaire internationale, symbolisée par les célèbres figures du soldat et du diplomate, serait confisquée par les Etats. Cette centralité des acteurs étatiques associée au caractère secondaire du rôle des facteurs sociaux et économiques suscite en effet des remarques critiques. Aron justifia constamment de tels choix visant une sociologie compréhensive de l’action politique des Etats. Parfaitement défendable et cohérente, elle se heurte toutefois à une double limite aujourd’hui.

Premièrement, le stato-centrisme d’Aron se révèle à la fois simplifié, idéalisé et dépassé. Simplifié car Aron ne perçoit pas les dynamiques qui peuvent affecter l’anarchie (Roche 2011). Celle-ci présente un degré plus ou moins avancé de maturité en fonction des contextes régionaux (le cas européen en est l’une des expressions). Idéalisé car plusieurs entités étatiques se heurtent aujourd’hui à la non-satisfaction du contrat social, à savoir la garantie de l’ordre et de la sécurité. Dépassé puisqu’un processus de démonopolisation des forces armées favorable à un décentrement de la scène stratégique est aujourd’hui à l’œuvre. L’essor des « seigneurs de guerre » établissant des liens avec la criminalité organisée participe de ce mouvement d’ensemble qui fait des Etats un acteur parmi d’autres sur la scène stratégique. Les figures symboliques du soldat et du diplomate comme incarnations du stato-centrisme sont concurrencées par d’autres figures « transnationales » : le touriste et le terroriste selon la formule de James Rosenau (1979), le barbare et le bourgeois sous la plume de Pierre Hassner (1999). Aron avait bien identifié ces autres acteurs, en particulier le terroriste, mais il n’envisageait pas leur autonomisation stratégique. Il les considérait comme les instruments des Etats en période de paix, ces derniers poursuivant le combat par partisans interposés. Ce recentrage stato-centré auquel procède Aron s’explique par les circonstances de son époque, celle de la « deuxième Guerre de trente ans » qui s’étire entre 1914 et 1945 et qui voit s’affronter d’abord et avant tout des Etats. Toutefois, il convient de garder à l’esprit que le stato-centrisme d’Aron répond aussi et surtout à un choix épistémologique assumé. Il participe d’une volonté de restreindre la réalité sociale internationale à une catégorie d’acteurs en vue de concentrer l’effort scientifique. Aujourd’hui, c’est bien cette sélectivité qui pose question.

Deuxièmement, la critique du marxisme irrigue l’ensemble du raisonnement aronien, y compris la manière d’aborder les relations internationales. Celles-ci sont mues par une logique politique qui résulte de l’absence d’autorité supérieure aux Etats. Le facteur économique n’intervient pas dans l’exercice de la puissance. Cette perspective demeure prisonnière d’une conception relationnelle de la puissance alors que celle-ci présente aussi une dimension structurelle. Elle pousse les autres acteurs à adopter les règles du jeu en matière sécuritaire, financière, scientifique, productive (Susan Strange 1988). Autrement dit, la puissance ne comprend plus une composante strictement militaire et relationnelle.

De plus, cette perspective aronienne occulte les rapports entre sécurité et prospérité qui ne correspondent pas à un jeu à somme nulle. La posture américaine à l’égard de la Chine est particulièrement révélatrice de ce phénomène. La densification des liens économiques et commerciaux entre les deux pays n’a cessé de s’amplifier, permettant d’ailleurs à l’économie américaine de fonctionner sur la base d’investissements chinois dans une période marquée par un taux d’épargne proche de zéro. Des réalistes s’inquiètent d’une telle tendance – à l’instar de Mearsheimer (2006) identifiant la Chine comme le nouvel ennemi en raison de sa puissance potentielle (croissance, démographie) qui s’actualise dans le renforcement de ses capacités militaires. Mais cette interprétation occulte l’impact du capitalisme mondialisé – notamment le capitalisme de l’immatériel tel que défini par Daniel Cohen (2009) dans les relations bilatérales américano-chinoises. Les dialectiques entre transactions commerciales et inimitié, entre logique de prospérité économique et logique de sécurité militaire montrent que la puissance militaire est aujourd’hui travaillée par l’essor des interdépendances. Le jeu à somme nulle sous-jacent aux conceptions de cette puissance militaire (ce que l’un gagne, l’autre le perd immédiatement) se révèle bien trop étriqué. D’une part, l’idée de « guerre industrielle » par laquelle Etat et société sont entièrement tournés vers l’effort stratégique (fabrication des armements, mobilisation générale, etc.) subit ainsi une profonde altération. Comme le signale le général Rupert Smith, ancien commandant suprême adjoint de l’OTAN, « aucun Etat ne peut se permettre aujourd’hui de suspendre toute son activité économique et de consacrer toutes ses ressources à la guerre de manière continue ; même pas Israël, qui peut avoir recours à de larges forces de réserve, ni l’Inde ou la Chine, qui disposent d’immenses populations » (Smith et Bet-El 2012). D’autre part, et plus fondamentalement, ces relations entre prospérité et sécurité sont aujourd’hui enchâssées dans le développement d’une société mondiale qu’Aron s’est toujours refusé à reconnaître. Son attachement au concept de système international l’atteste. Or la grande convergence de la Chine avec le capitalisme mondialisé ainsi que la reconnaissance de plusieurs normes internationales issues de l’histoire européenne comme le principe de souveraineté et la non-ingérence dans les affaires de l’Etat manifestent l’éclosion d’un ensemble de règles partagées. Certes, des clivages demeurent mais la configuration mondiale sur les plans économique et politique oblige à restreindre l’usage de la puissance militaire pour cette raison. Cette tendance constitue ici un changement par rapport à la perspective aronienne : « alors que dans le passé il était commun pour les puissances montantes de croire qu’elles devaient définir leur nouveau statut en remettant en question l’existence des puissances titulaires, construire des empires […] ceci n’est plus nécessaire et peut devenir plus contreproductif qu’auparavant » (Brown 2010). Cette ultime remarque invite à dépasser la philosophie de l’action qui préside à l’intelligibilité du fait militaire chez Aron pour envisager une approche en termes de morphologie sociale. Les relations internationales ne trouvent plus leur spécificité dans l’irruption toujours possible d’une guerre mais dans l’accroissement de la densité sociale, c’est-à-dire le développement d’une société à une échelle supranationale.