« Avoir la bombe » - Repenser la puissance dans un contexte de vulnérabilité nucléaire globale

Par Benoit PELOPIDAS
Comment citer cet article
Benoit PELOPIDAS, "« Avoir la bombe » - Repenser la puissance dans un contexte de vulnérabilité nucléaire globale", CERISCOPE Puissance, 2013, [en ligne], consulté le 24/06/2019, URL : http://ceriscope.sciences-po.fr/puissance/content/part1/avoir-la-bombe-repenser-la-puissance-dans-un-contexte-de-vulnerabilite-nucleaire-globale

Repenser la puissance dans un contexte de vulnérabilité nucléaire globale

Les systèmes d’armes nucléaires ne sont pas l’arme absolue réifiée comme « la bombe », supposée rendre puissant ou garantir le succès des entreprises de celui qui le détient. Bien au contraire, ce système technologique a considérablement évolué au point de vider l’appellation « la bombe » de tout sens, tant elle recouvre des réalités différentes et sans commune mesure. Le couplage de bombes thermonucléaires avec des missiles intercontinentaux lancés depuis des sous-marins à partir du début des années 1960 a introduit une vulnérabilité sans précédent. Elle définit une condition globalement partagée puisque les États dotés d’armes nucléaires n’écartent pas la possibilité de cibler des États non dotés – les doctrines de ces États, la ratification limitée des protocoles attachés aux traités établissant des zones exemptes d’armes nucléaires et les demandes persistantes de garanties négatives de sécurité de la part des États non dotés en sont autant de signes – et, même si l’on n’accepte pas l’hypothèse de l’hiver nucléaire, les effets d’une explosion nucléaire ne s’arrêtent pas aux frontières.

Quelle que soit la crédibilité que l’on accorde à la menace posée par des terroristes qui se doteraient de systèmes d’armes nucléaires, elle ne fait que souligner cette vulnérabilité, indûment réduite à une condition de la sécurité par le discours de la dissuasion. Penser la puissance à l’âge nucléaire exige de reconnaître et de prendre en compte cette vulnérabilité.

L’acquisition de ces systèmes d’armes octroie une capacité de destruction imparable mais elle n’est ni une condition nécessaire ni une condition suffisante à l’accès au statut de grande puissance. Les armes nucléaires n’offrent pas de capacités coercitives incomparables et la dissuasion nucléaire n’est qu’un instrument fragile de puissance négative qui repose sur et alimente une grande vulnérabilité. Elle est évidemment plus grande encore pour les Etats dotés d’armes nucléaires parce que leurs arsenaux nucléaires constituent des cibles de choix s’ils sont détectables. La doctrine de la dissuasion met cette vulnérabilité au service de la sécurité commune grâce à une logique de la réciprocité, mais elle feint d’ignorer que cette logique repose sur la certitude que les armes nucléaires ne seront jamais employées de manière non autorisée ou suite a une erreur de jugement (Pelopidas 2013). Dans le cas contraire, la puissance d’un Etat nucléaire serait réduite à bien peu de choses en moins d’une heure, soit le temps qu’il faut à un missile intercontinental pour atteindre n’importe quelle cible sur la planète.

Dans ces conditions, sauf à adopter un providentialisme technologique étrange selon lequel la défense antimissile progresserait plus vite que les moyens de la contourner et suffisamment pour que le risque d’échec de l’interception devienne acceptable, un seul fondement nous semble susceptible de redonner un sens à l’idée qu’un Etat ou une communauté politique peut être puissant alors qu’il dispose d’un système d’armes nucléaires : un éthos sacrificiel qui place d’autres objectifs au dessus de la survie (d’une grande partie) de la communauté en question. Une telle approche apparaît clairement chez le président Eisenhower qui, en 1959, a expliqué à l’ambassadeur britannique qu’il « préférerait être atomisé plutôt que communisé » (« the President said that speaking for himself, he would rather be atomized than communized ») (Chernus 2008) ou chez De Gaulle, répondant à l’ambassadeur soviétique Vinogradov qui laissait planer une menace sur la France au moment de la crise de Berlin d’octobre 1958 : « Eh bien. Monsieur l’Ambassadeur, nous mourrons tous, mais vous aussi » (Lacouture 2010 [1986]). Un ethos de la disponibilité au sacrifice a du sens pour les soldats et commandants en chef Eisenhower et de Gaulle. Mais il convient aussitôt de reconnaître que leurs positions exposaient très probablement davantage que leurs populations respectives, d’ailleurs pas nécessairement prêtes à un tel sacrifice. En outre, cet ethos du sacrifice apparaît trop aisément comme celui du combat singulier, du face-à-face entre des volontés, comme si le sacrifice était le résultat d’un acte délibéré vis-à-vis d’un ennemi identifié. Ce n’est pas le cas : un tel ethos met des populations à la merci de la volonté de l’autre Etat nucléaire – qui décide de frapper en premier ou de riposter suite à ce qu’il identifie comme une attaque – mais aussi d’un éventuel accident dans son propre arsenal ou dans celui d’un autre Etat doté d’armes nucléaires. Cet ethos exige de mettre en péril la vie de populations au sein mais aussi au-delà de son propre Etat et d’être prêt à mourir pour rien des mains d’un autre qui ne nous hait point et auquel nous ne voulons pas de mal – par exemple, dans l’entrevue rapportée plus haut, de Gaulle envisage ainsi la mort dans une confrontation américano-soviétique dans laquelle la France ne joue pas une part active – (sur les effets de la distance de celui qui lance le missile par rapport à la victime et de l’esthétisation/virtualisation des explosions nucléaires sur la possibilité de leur emploi, voir Anders 2008 ; Masco 2004).

La « révolution nucléaire » a pris tout son sens avec le couplage d’armes thermonucléaires et de missiles balistiques lancés depuis des sous-marins. Depuis lors, nous sommes prisonniers d’une bien étrange disponibilité au sacrifice rarement reconnue comme telle et, pour que quelques-uns se sentent puissants, c’est l’humanité qui « a la bombe » et joue aux dés au bord du précipice.


Remerciement
Je remercie Sonya Drobyzs, Philippe Forget, Yaël Hirsch, Georges Le Guelte, Nadine Locchi, Jonathan Pearl et Sébastien Philippe pour leurs commentaires aigus sur des versions antérieures de ce texte, ainsi que les évaluateurs du CERISCOPE.