« Avoir la bombe » - Repenser la puissance dans un contexte de vulnérabilité nucléaire globale

Par Benoit PELOPIDAS
Comment citer cet article
Benoit PELOPIDAS, "« Avoir la bombe » - Repenser la puissance dans un contexte de vulnérabilité nucléaire globale", CERISCOPE Puissance, 2013, [en ligne], consulté le 18/06/2019, URL : http://ceriscope.sciences-po.fr/puissance/content/part1/avoir-la-bombe-repenser-la-puissance-dans-un-contexte-de-vulnerabilite-nucleaire-globale

Les systèmes d’armes nucléaires ne sont pas l’arme absolue au sens où elle serait un objet unique qui a traversé les âges inchangé. Ils ne sont pas davantage l’arme absolue au sens où ils octroieraient une puissance illimitée ou garantiraient le succès de toutes les entreprises de celui qui les détient. Au vu de ce que nous avons établi, ils octroient certainement une puissance de destruction contre laquelle aucune défense n’est possible. C’est pourquoi le programme de missiles de la Corée du Nord cause au moins autant de souci que son programme nucléaire à proprement parler. Sans vecteurs efficaces ou avec des vecteurs vulnérables, la menace posée serait bien moindre. Mais aucun des Etats actuellement dotés d’armes nucléaires n’insiste sur cette capacité de destruction. Ils la présentent comme un outil au service d’une stratégie de dissuasion ou d’influence, qui fait des arsenaux nucléaires la garantie ultime de la sécurité et parfois de l’indépendance nationales. Une telle conception de la puissance est relationnelle : les arsenaux nucléaires sont censés permettre aux Etats d’imposer leurs volontés à autrui, ou en tous cas de parvenir à leurs fins. Toutefois, la puissance qu’ils confèrent n’est ni une condition nécessaire ni une condition suffisante à l’émergence sur la scène internationale. En tant qu’instruments de coercition, ils ne sont pas plus efficaces que des arsenaux conventionnels, et en tant qu’instruments de dissuasion, ils sont imparfaits et encouragent des stratégies risquées. Plus profondément, l’affirmation de puissance dont ils font l’objet dans le discours politique contemporain des Etats dotés ignore la vulnérabilité fondamentale que nous avons établie.

Pas nécessairement l’accès au statut de grande puissance

Tout d’abord, l’acquisition d’un système d’armes nucléaires n’est ni une condition nécessaire ni une condition suffisante à l’émergence comme puissance sur la scène internationale (Pelopidas 2012).

Outre le caractère problématique de la notion d’émergence qui reflète la compréhension de la puissance de ceux qui sont en position dominante en un temps et en un lieu donné, force est de constater que la nucléarisation de la Corée du Nord ou du Pakistan ne leur a en rien octroyé une reconnaissance comme puissance émergente. Inversement, le déclin relatif des Etats-Unis, de la Russie, de la France et du Royaume-Uni n’est guère ralenti par la détention d’un arsenal nucléaire, particulièrement fourni dans le cas russe. Il faut ici dissiper l’illusion rétrospective selon laquelle les membres permanents du Conseil de sécurité le sont parce qu’ils possèdent un système d’armes nucléaires. Aucun Etat n’en était détenteur lorsque la composition du Conseil a été fixée par l’article 23 de la charte des Nations unies : elle a été adoptée le 26 juin 1945, soit vingt jours avant le premier essai nucléaire de l’histoire. Par ailleurs, le Japon et l’Allemagne ont émergé comme puissances de l’après-guerre froide dans un contexte de crise financière en adoptant une politique de développement fondée sur le choix du renoncement à un système d’armes nucléaires (sur le renoncement comme politique, voir Pelopidas, à paraître). La Corée du Sud, l’Afrique du Sud et le Brésil sont d’autres exemples d’Etats dont la politique d’émergence est fondée sur le renoncement à un système d’armes nucléaires.

L’idée que l’Inde et la Chine sont les puissances de demain, notamment parce qu’elles sont dotées d’armes nucléaires, se heurte quant à elle à au moins trois objections. La certitude des commentateurs qui s’expriment à ce sujet n’est pas moindre que celle des prophètes du vingt et unième siècle japonais jusqu’à ce que la crise asiatique des années 1990 ne les réduise au silence. Les défis considérables que doivent relever les deux nations sur les plans économiques, religieux mais aussi en termes de cohésion nationale, associés à l’imprévu et à l’imprévisible, invitent à la prudence. Ensuite, l’Inde n’a pas accédé au statut de membre permanent du Conseil de sécurité des Nations unies, contrairement à ce qu’elle espérait en procédant à des essais nucléaires en mai 1998. Non seulement la reconnaissance de son émergence sur la scène internationale lui a été refusée, mais la campagne d’essais indiens a précipité celle de son rival pakistanais deux semaines plus tard, et la nucléarisation de la région a été un facteur d’insécurité.

Pas de puissance coercitive supérieure à celle d’un arsenal conventionnel

Depuis le début de l’ère nucléaire, la diplomatie américaine est guidée par la conviction que la détention d’armes nucléaires octroie aux Etats-Unis une capacité de négociation qui va en définitive les aider à triompher en situation de crise face à un Etat non doté. Cette conviction se manifeste en particulier chez les présidents Truman, Eisenhower et George W. Bush (Sechser et Fuhrmann 2013). Pour certains, cet avantage vaut même en l’absence de menace nucléaire explicite. La simple possibilité que la confrontation aboutisse à l’usage d’une telle arme suffirait à faire plier l’adversaire à la volonté de l’Etat doté d’armes nucléaires. Ce raisonnement part du principe que ce dernier peut faire monter la tension impunément jusqu’à ce que l’adversaire cède, précisément du fait de la possession exclusive d’armes nucléaires. La distinction entre ces dernières et des armes conventionnelles est alors radicalisée, suggérant que les systèmes d'armes nucléaires offrent une capacité de coercition sans commune mesure : qui affirmerait que la possession d’un arsenal conventionnel a un effet dissuasif sur l’adversaire en l’absence de menace proférée ? Cette conviction n’est toutefois pas corroborée par l’étude historique : les succès de la diplomatie nucléaire sont plus que limités (Bundy 1984 ; Halperin 1987). Plus précisément, un arsenal nucléaire n’octroie en fait pas davantage de puissance coercitive qu’un arsenal conventionnel en situation de crise (Sechser et Fuhrmann 2013).


Voir l'illustration de Tom Cheney

La puissance négative par la dissuasion nucléaire : conditions et limites

La plupart des Etats dotés d’armes nucléaires présentent leurs arsenaux comme la garantie ultime de la sécurité de leur nation. Dans le même mouvement, ils affirment que la puissance qu’ils leur confèrent réside dans leur capacité dissuasive. Or, il ne s’agit plus là de puissance au sens de capacité d’action accrue mais bien plutôt de protection, voire de survie. Le type de puissance que revendiquent les partisans de la dissuasion nucléaire est donc une puissance négative : une capacité d’empêcher autrui de porter atteinte aux intérêts vitaux de la communauté qui brandit un arsenal nucléaire. Il convient alors d’exposer les limites de la protection offerte par les armes nucléaires dans le cadre de cette puissance négative, mais aussi d’établir le fait qu’elle place l’Etat doté d’armes nucléaires en quête perpétuelle de crédibilité et incite ses dirigeants à occulter la vulnérabilité fondamentale que nous avons établie.

Tout d’abord, les effets protecteurs de la dissuasion nucléaire présentent plusieurs limites intrinsèques : elle n’a pas protégé les Etats dotés contre des attaques de diverses provenances. Ainsi, les Etats-Unis ont été confrontés à l’attaque de troupes chinoises en Corée en 1950 et à la guérilla nord-vietnamienne dans les années 1960 et 1970 ; Israël a été attaqué par la Syrie et l’Egypte en 1973, puis par l’Irak en 1991 (envoi de missiles Scud B) ; le Royaume-Uni a été visé par l’Argentine qui a envahi les îles Malouines en 1982 (Paul 2009). Tous ces cas illustrent la possibilité d’attaques par des Etats non dotés d’armes nucléaires sur des Etats qui en détiennent. Nous n’évoquons pas ici les attaques menées par des groupes non étatiques contre des Etats dotés d’armes nucléaires (voir la liste dans Paul 2009). De même, les attaques subies par Israël devraient écarter l’objection fréquente selon laquelle la dissuasion nucléaire conserve sa vertu sanctuarisante à l’égard des intérêts vitaux d’une communauté et de son territoire. Deux cas de guerres limitées entre Etats nucléaires invitent également à réviser à la baisse la vertu protectrice de la dissuasion nucléaire: un conflit frontalier a opposé la Chine et l’Union soviétique en 1969 (Holloway 2010) ; puis le Pakistan et l’Inde se sont affrontés au moment de la crise dite de Kargil en 1999 (Hoyt 2009), qui a causé un peu moins d’un millier de morts et que les analystes occultent parfois, précisément du fait de la barrière numérique des 1 000 morts par an sous laquelle les affrontements armés ne sont pas considérés comme des guerres par nombre de politologues (voir l’étude fondatrice de Singer et Small 1972). Il semble donc impossible de voir dans la possession d’armes nucléaires la garantie de la sanctuarisation d’un territoire, qui pourrait le mettre à l’abri d’attaques menées par des Etats dotés ou non d’armes nucléaires. L’effet spécifique du couplage des armes thermonucléaires à des missiles intercontinentaux et des sous-marins consiste précisément à rendre obsolète la souveraineté de l’Etat territorial entendue comme capacité à garantir la sécurité d’une communauté par des moyens militaires (Deudney 1995).

Ensuite, l’efficacité d’une stratégie de dissuasion nucléaire exige d’établir et de maintenir la crédibilité de la riposte nucléaire, ce qui constitue un défi considérable et aboutit à s’exposer à la vulnérabilité évoquée plus haut, sans la reconnaître pleinement. En effet, la capacité de destruction de ces armes contribue à leur effet dissuasif mais elle ne suffit pas. Parce que les armes nucléaires causent des ravages disproportionnés contre lesquels on ne peut pas se protéger, l’adversaire réfléchira à deux fois avant de risquer une telle riposte. Mais il y a une condition à la validité de ce raisonnement : il faut que l’adversaire croie à la possibilité de la riposte nucléaire qui constitue le socle de la menace à visée dissuasive. Quelles que soient les capacités dont dispose l’Etat doté d’armes nucléaires, aussitôt que l’ennemi ne croit plus en la possibilité de la riposte nucléaire, tout effet dissuasif s’évanouit. En ce sens, la capacité de destruction des systèmes d’armes nucléaires qui incite l’adversaire à tout faire pour ne pas en souffrir, confronte en même temps la menace dissuasive à un déficit chronique de crédibilité. Conscient des effets de l’emploi de ce type d’armes, quel dirigeant politique prendrait cette responsabilité ?

Enfin, cette quête permanente de crédibilité à laquelle le dirigeant d’un Etat nucléaire est contraint va l’inciter à exposer sa population à une attaque tout en affirmant une foi disproportionnée dans l’issue favorable de la crise. Ainsi, l’Etat doté d’armes nucléaires devient du fait même de la possession de ces armes une cible des représailles de l’autre camp dans une situation de dissuasion : en cas d’escalade au-delà du seuil nucléaire, l’adversaire s’efforcera de limiter les dommages auxquels il s’expose en détruisant autant que possible les capacités nucléaires de l’autre. Dans la mesure où les Etats dotés d’armes nucléaires ne s’interdisent pas catégoriquement de cibler des Etats non dotés, et du fait des conséquences globales possibles de la guerre nucléaire, un Etat non doté ne peut pas être certain qu’il en sortira indemne mais il ne se signale pas comme cible prioritaire, à la différence de l’Etat qui s’efforce d’affirmer sa puissance par ses armes nucléaires. La quête de crédibilité va également exposer la population de ce dernier parce que ses dirigeants sont incités à prendre plus de risques qu’ils ne l’auraient fait s’ils n’avaient pas disposé de ces armes. La logique est la suivante : une situation de tension extrême va rendre moins improbable l’usage de l’arme, et donc plus crédible la menace de représailles nucléaires qui doit inciter l’ennemi à ne rien tenter en premier lieu. La pression croissante de l’administration Kennedy sur Fidel Castro dans la période qui précède la crise de Cuba (1962) illustre ce phénomène d’escalade de la tension visant à rendre crédible la menace (Lebow et Stein 1994). La troisième composante de cet effort paradoxal et risqué consiste à insister sur la possibilité que la situation échappe à tout contrôle pour résoudre le problème de déficit chronique de crédibilité de la menace d’emploi des armes nucléaires. Si une puissance négative est bien conférée par les armes nucléaires, elle repose sur l’acceptation d’une prise de risque accrue pour crédibiliser la menace de représailles, mais aussi sur la conviction que la possibilité d’une attaque nucléaire suite à une mauvaise perception ou à un accident, permettra toujours et seulement de dissuader l’adversaire et ne se réalisera jamais, alors que les deux populations demeurent sans défense. En ce sens, la quête de la puissance négative attendue des armes nucléaires invite à accentuer la vulnérabilité de sa population en se mettant à la merci de l’accident ou d’une mauvaise interprétation de ses intentions par l’adversaire, tout en conservant et en communiquant au peuple l’intime conviction que cela n’arrivera pas et que le sort n’est qu’un instrument qu’il convient de bien savoir manipuler (pour des exemples d’accidents impliquant des armes nucléaires et le rôle de la chance dans l’issue favorable de ces épisodes, voir Sagan 1993 ; Schlosser 2013).

Le lecteur sceptique objectera sans doute que si tant d’Etats ont souhaité se doter d’armes nucléaires au cours des soixante-dix dernières années, c’est forcément pour une bonne raison, qui a sans doute à voir avec l’affirmation de puissance. Cette perplexité se dissipe lorsqu’on reconnaît que la quête d’armes nucléaires est une stratégie rare et cela ne s’explique pas seulement par le manque de moyens ou l’absence de menace. Les études les plus pessimistes considèrent que seuls quarante Etats ont tenté, à un moment ou à un autre de leur histoire, de se doter d’un système d’armes incluant un explosif nucléaire, et ni des frappes préventives ou autres chocs ni l’absence de capacité ou de parapluie nucléaire de sécurité ne suffisent à expliquer ce constat (Pelopidas 2009, à paraître). Seule une mémoire sélective de l’histoire nucléaire conduit à se souvenir des cas de prolifération aboutie et à oublier ou négliger les cas beaucoup plus nombreux de prolifération abandonnée, voire jamais vraiment entamée (Pelopidas 2010).