« Avoir la bombe » - Repenser la puissance dans un contexte de vulnérabilité nucléaire globale

Par Benoit PELOPIDAS
Comment citer cet article
Benoit PELOPIDAS, "« Avoir la bombe » - Repenser la puissance dans un contexte de vulnérabilité nucléaire globale", CERISCOPE Puissance, 2013, [en ligne], consulté le 18/06/2019, URL : http://ceriscope.sciences-po.fr/puissance/content/part1/avoir-la-bombe-repenser-la-puissance-dans-un-contexte-de-vulnerabilite-nucleaire-globale

« La bombe » est communément identifiée comme « l’arme absolue », ce qui semble justifier l’usage du singulier, ignorant les évolutions technologiques des sept dernières décennies. Pourtant, ni cette appellation ni celle d’arme de destruction massive ne rend justice à la spécificité des armes nucléaires. Celle-ci tient au couplage d’un explosif particulier, qui détruit la vie autant que les objets inanimés extrêmement rapidement et cause des dommages durables, à des missiles contre lesquels n’existe aucune protection crédible. Ce couplage est une réalité depuis le début des années 1960.

Les systèmes d’armes nucléaires ne sont pas l’arme absolue ou une « arme de destruction massive », ni même la plus destructrice de toutes. L’ampleur de la destruction qu’ils peuvent causer semble intuitivement les distinguer des autres armes habituellement rangées sous cette catégorie, qu’elles soient chimiques, biologiques ou radiologiques. Cette intuition est trompeuse, pour deux raisons. D’une part, l’idée que la capacité de destruction des arsenaux nucléaires est par définition supérieure à celle des systèmes dits conventionnels a été invalidée par l’évolution technologique. Ainsi, la plus petite des armes nucléaires a une capacité de destruction inférieure à la plus destructive des armes conventionnelles contemporaines. Nous comparons ici le canon M-29 Davy Crockett, fabriqué en 1956, porteur d’une charge nucléaire dont la capacité de destruction équivaut à celle de dix tonnes de TNT, à la GBU-43/B, la « mère de toutes les bombes » (Mother of all the Bombs ou MOAB) entrée en service en 2003, dont la capacité de destruction équivaut a celle de onze tonnes de TNT. D’autre part, une nuit de bombardement de Tokyo en août 1945 a fait 100 000 morts, davantage que le nombre de victimes d’Hiroshima (Enemark 2011). Au fond, un individu déterminé peut tuer l’ensemble de ses congénères pourvu qu’il soit chanceux et qu’on lui en laisse le temps. Il nous faut donc définir plus précisément ce qui caractérise « la bombe ».

Les explosifs nucléaires détruisent la vie ainsi que les objets inanimés (à la différence des armes biologiques, chimiques et radiologiques), génèrent des radiations qui persistent et, peut-être le plus important, engendrent des destructions d’une ampleur exceptionnelle en un temps record. La vitesse de destruction a des implications profondes sur la capacité à limiter les dommages d’une explosion nucléaire et à empêcher l’escalade vers la guerre nucléaire, par opposition à toute autre forme de catastrophe qui se déploierait plus lentement.

Il convient également de prendre en compte l’évolution technologique : « la bombe » n’est pas un explosif unique ; elle désigne des systèmes technologiques composés d’un explosif couplé à un vecteur capable de le conduire jusqu’à sa cible. Les deux composantes ont considérablement évolué depuis 1945, bien qu’à des rythmes différents. Par exemple, le passage des explosifs atomiques aux explosifs thermonucléaires s’est traduit par une multiplication possible par 1 000 de l’équivalent TNT, puis ces efforts dans le sens de l’augmentation indéfinie de la capacité de destruction d’une seule bombe ont cessé avec les progrès de la précision des vecteurs, de sorte que la plupart des têtes nucléaires qui existent aujourd’hui ont une capacité de destruction en deçà de ce que suggère la multiplication par 1 000 souvent invoquée.

Pour ce qui est des vecteurs, précisément, les missiles balistiques intercontinentaux sont entrés en service à la fin des années 1950 aux Etats-Unis et au début des années 1960 en Union soviétique (Le Guelte 2009) et ils ont bouleversé les rapports entre l’armement nucléaire et la puissance. Les évolutions technologiques ultérieures sont marginales pour notre propos, dans la mesure où l’invention des missiles balistiques lancés depuis des sous-marins impossibles à localiser a rendu la protection contre une attaque nucléaire impossible (Gallois 2009 [1960]).

Cette incapacité à se protéger d’une attaque nucléaire peut être établie à trois niveaux. A ce jour, il est impossible d’évacuer ou de protéger les populations qui seraient affectées par ces attaques ; de détruire un sous-marin lanceur d’engin en plongée avant que le missile ne soit lancé ; ou encore d’intercepter un missile intercontinental à tête nucléaire en vol. Cette triple impossibilité confirme la vulnérabilité face à la menace nucléaire. Reprenons ces trois aspects de manière plus systématique.

La vitesse à laquelle se déplacent les missiles balistiques rend irréaliste toute procédure d’évacuation ou de déplacement des populations. Les plans d’évacuation élaborés par l’agence fédérale américaine de gestion des urgences dans les années 1980 (Federal Emergency Management Agency, FEMA) supposaient que le pays visé soit averti plusieurs jours avant la frappe : leur efficacité exige un ennemi très prévenant qui par ailleurs ne lance pas de seconde offensive sur les populations déplacées (Clarke 1999). Les abris souterrains ne constituent pas davantage une protection efficace contre une attaque nucléaire. En dépit des plans et des investissements réalisés, par exemple, aux Etats-Unis et en Suisse pour construire des abris anti-atomiques qui, dans le second cas, sont sensés accueillir la totalité de la population du pays (une comparaison se lit dans Dyson 1984), il est désormais clairement établi que la protection supposément offerte par de tels abris n’est qu’illusion et relève de promesses intenables (Clarke 1999 ; Garrison 2006). La quantité de provisions que l’on peut y stocker étant nécessairement limitée, les survivants devront refaire surface tôt ou tard, s’exposant ainsi à de nouvelles frappes et un environnement probablement irradié. L’intensité de cette radiation dépend des hypothèses retenues sur la guerre nucléaire, les récentes recherches suggérant que l’explosion de cinquante bombes de la puissance de celle d’Hiroshima projetterait suffisamment de fumée dans l’atmosphère pour obstruer une quantité considérable de rayons du soleil, ce qui aurait pour conséquence d’assombrir et de refroidir considérablement la planète pendant une période d’au moins dix ans (pour un résumé de ces recherches, voir Robock et Toon 2011 ; pour un historique nuancé des débats sur le sujet depuis les années 1980, voir Badash 2009). Cet « hiver nucléaire » bouleverserait l’agriculture mondiale et déclencherait des famines à grande échelle. Enfin, même si la recherche récente sur l’hiver nucléaire s’avérait alarmiste, la boule de feu libérée par l’explosion atomique, dont les effets ont systématiquement été minimisés dans les plans de guerre américains (Eden 2004), est susceptible de transformer les abris en crématorium.

Une fois établi que la protection contre l’explosion nucléaire elle-même est impossible ou garantira au mieux la survie d’un nombre très limité de personnes dans des conditions difficiles, pourquoi n’est-il pas possible de détruire le sous-marin d’où le missile va être lancé ? Si ledit sous-marin est en plongée, cela supposerait que soit résolu le problème posé par l’opacité des océans qui a jusqu’à présent rendu les sous-marins indétectables. Toutefois, même dans le scénario le plus optimiste qui veut que ce problème puisse être résolu ou que la transmission de l’ordre de lancement au sous-marin puisse être empêchée, le succès d’une telle opération exige de pouvoir identifier le sous-marin en question et de l’atteindre avant qu’il ne procède au lancement. C’est pourquoi des projets en cours consistent à mettre au point des drones susceptibles de suivre les sous-marins et de détruire les missiles au cours de leur phase de lancement. Si l’on envisage une possible erreur dans l’identification dudit sous-marin, l’objectif devient alors de détruire toutes les capacités de riposte nucléaire de l’ennemi avant qu’il n’en fasse usage. Un tel objectif requiert une capacité de frappe en premier qui priverait l’adversaire de la totalité de son arsenal nucléaire. En d’autres termes, détruire un sous-marin lanceur d’engins avant qu’il ne procède au lancement constitue un défi technologique en termes de détection ou d’interception et repose sur la possibilité de frappes préventives nucléaires et la construction d’un arsenal incompatible avec les exigences de la dissuasion que les Etats dotés d’armes nucléaires présentent justement comme le levier de leur puissance. En l’état actuel des technologies, la destruction du sous-marin susceptible de lancer un missile à tête nucléaire n’est donc pas plus possible que la protection des populations par l’évacuation ou la construction d’abris.

Enfin, pourquoi l’interception d’un missile en vol avant qu’il n’atteigne sa cible n’est-elle pas possible ? Les 279 milliards de dollars investis par les Etats-Unis depuis les années 1960 (Schwartz 2012) en vue de la production de défense antimissile n’ont guère donné de résultats probants. En effet, les missiles balistiques sont très difficiles à intercepter après leur phase de lancement, au cours de laquelle ils produisent une signature thermique identifiable ; de plus, les architectures défensives disposent d’un nombre limité de missiles qui, à supposer qu’ils soient capables d’intercepter en vol et de détruire un projectile qui se déplace à très grande vitesse, peuvent être détournés de leur cible par des leurres envoyés avant la frappe réelle (Postol et Lewis 2011). La difficulté d’un tel projet s’est encore renforcée dans les années 1970 avec le développement de missiles à têtes multiples (Multiple Independently Targetable Reentry Vehicles, MIRV) capables de viser des cibles distinctes. De ce fait, les progrès annoncés par la Missile Defense Agency sont discutables et ne peuvent au mieux qu’augmenter la probabilité de succès de l’interception. Ladite probabilité est loin d’être une certitude et n’élimine donc pas la vulnérabilité inaugurée par la combinaison d’armes thermonucléaires, de missiles balistiques intercontinentaux et de sous-marins capables de les lancer.

Le changement de politique déclaratoire en matière d’emploi de l’arme nucléaire, qui aboutit à ne plus cibler exclusivement ou explicitement les centres de population mais plutôt les « centres de pouvoir », selon le vocabulaire français officiel, ou les « atouts les plus précieux aux yeux de l’adversaire » (assets most valued by the adversary) ne met pas les populations à l’abri des conséquences d’une frappe nucléaire. En effet, les doctrines nucléaires en vigueur affichent une détermination à causer des « dommages inacceptables » à l’adversaire. Même si les politiques de ciblage nucléaire sont appliquées à la lettre en cas de guerre, le changement de politique déclaratoire ne modifie que le degré de vulnérabilité, pas sa nature existentielle.

Au fond, les systèmes d’armes nucléaires ne sont pas « l’arme absolue » ou une « arme de destruction massive ». Ce qui les distingue depuis les années 1960, c’est le couplage d’un explosif particulier, qui détruit la vie et les objets inanimés très rapidement et cause des dommages durables, à des missiles balistiques intercontinentaux contre lesquels n’existe aucune protection crédible. La puissance militaire des Etats-Unis et de l’Union soviétique au cours de la guerre froide n’a en rien remédié à leur vulnérabilité fondamentale (Jervis 1989). Penser la puissance dans un monde où des armes nucléaires existent, c’est d’abord reconnaître cette vulnérabilité.