Pauvreté et politique sociale sous la présidence Obama : vers une tentative d'évaluation

Par Taoufik DJEBALI
Comment citer cet article
Taoufik DJEBALI, "Pauvreté et politique sociale sous la présidence Obama : vers une tentative d'évaluation", CERISCOPE Pauvreté, 2012, [en ligne], consulté le 23/11/2017, URL : http://ceriscope.sciences-po.fr/pauvrete/content/part4/pauvrete-et-politique-sociale-sous-la-presidence-obama-vers-une-tentative-devaluation

De la crise financière à la crise sociale

La crise financière a débuté en 2007. Très vite, les décideurs politiques et économiques ont pris conscience de son ampleur et des dangers qu'elle comportait. Dans les mois qui ont suivi la faillite de quelques banques et assureurs américains, l'économie américaine - et mondiale - a commencé à montrer quelques signes de fragilité et de faiblesse. L’imbrication entre les domaines économique et financier n'a laissé aucune chance de reprise aux secteurs industriel et tertiaire après l'effondrement de la Bourse. Plus de quatre ans plus tard, l'économie mondiale peine à retrouver la croissance nécessaire et souhaitée et la question économique est devenue une question sociale pressante. Le nivellement social par le bas, l'appauvrissement des classes inférieures et ouvrières et la déliquescence des classes moyennes à travers tous les États-Unis sont devenus une caractéristique importante de l'Amérique en récession.

Le décrochage social avait déjà commencé avant cette Grande Récession. La réforme de 1996, qui a mis fin à la politique de protection sociale mise en place par le New Deal des années 1930 et la Grande société des années 1960, s'est avéré extrêmement néfaste pour les pauvres. La politique suivie par Bill Clinton, par exemple, visait à réduire les dépenses sociales et à renforcer les valeurs du travail. Ces mesures semblaient être efficaces, du moins pour leurs concepteurs et défenseurs, puisque des millions d'Américains avaient été « contraints » d'intégrer le marché de l'emploi. Mais ces résultats spectaculaires s'expliquaient surtout par le dynamisme économique qui a caractérisé la période Clinton et par le taux de chômage relativement faible durant la présidence de George W. Bush. Ainsi, il est clair que le taux de pauvreté a augmenté au moment où la croissance ne générait plus suffisamment d'emplois et qu'une grande partie des mères célibataires, visées par cette réforme, se retrouvaient en fin de droits. Quand l'économie a commencé à montrer des signes de faiblesse, le taux de pauvreté a augmenté, passant de 11,3 % (31,5 millions de personnes) en 2000 à 13,2 % (soit 40 millions de personnes) en 2008. Dans le même temps, le nombre d'enfants pauvres a suivi la même trajectoire puisque le chiffre est passé de 11 millions en 2000 à 13,5 millions en 2008. Parallèlement, le nombre de bénéficiaires de l'allocation familiale Temporary Assistance for Needy Families (TANF) n'a cessé de chuter durant la même période, passant de 6 millions à moins de 4 millions de bénéficiaires. Cette baisse et ce désengagement des pouvoirs publics étaient de mauvais augure pour les familles en détresse.

Le candidat Obama et ses promesses

Depuis la réforme du système d'aide sociale mise en place par Clinton en 1996, la pauvreté n'a fait que des incursions ponctuelles dans le débat politique américain. Seul le candidat à l'investiture du parti démocrate en 2004 et 2008, John Edwards, avait mis l'accent sur la question des pauvres et des laissés-pour-compte. Mais ni Edwards ni son discours ne firent une percée significative dans le débat. La pauvreté, problème qui touchait près de 40 millions d'Américains, a été marginalisée à la fois par les candidats, soucieux de ne pas paraître trop à gauche sur l'échiquier politique, et du fait de problèmes jugés plus graves et plus urgents à traiter.

En 2008, l'étoile montante du Parti démocrate, Barack Obama, a esquivé la question sociale pour se focaliser sur la question économique, la crise financière et l'intervention militaire en Irak et en Afghanistan. Cependant, le peu de références aux pauvres par le candidat démocrate montrait que la question de la pauvreté était intégrée dans un cadre plus large, à savoir celui du budget et de l'emploi.

La réforme de l'aide sociale (Welfare) de 1996 semble avoir relégué le débat sur la pauvreté aux oubliettes. Depuis lors, aucun candidat n'a proposé une réforme structurelle de la politique sociale. Les républicains ont ignoré la question car ils ne pouvaient pas pénaliser davantage les pauvres sans prendre un risque politique considérable. Quant aux démocrates, malgré la crise économique, ils voulaient éviter de s'aliéner les classes moyennes. Ainsi Obama, le favori des sondages pendant la campagne des primaires démocrates, ne faisait que suivre John Edwards sur la question des pauvres. En fin homme politique, il a simplement mis en évidence ses origines modestes et son passé de militant associatif. Il a toutefois suivi Edwards sur l'identification du problème : la concentration de la pauvreté urbaine dans des enclaves géographiquement isolées. Contrairement à Edwards, qui prônait la dispersion spatiale des pauvres pour atténuer la désintégration sociale, Obama soutient l'aménagement des centres urbains très pauvres à l'instar du projet pilote Harlem Children's Zone. Ce programme, initié par Geoffrey Canada, éducateur associatif, a mis en place des programmes de conseils prénataux, d'éducation préscolaire et de soins médicaux gratuits dans des zones d'extrême pauvreté de Harlem. Obama souhaitait reproduire cette expérience dans vingt autres villes américaines. Dans un contexte de marasme économique et financier, le candidat démocrate proposa également un train de mesures qui, dans leur dimension sociale, devaient améliorer la vie des plus démunis (traitement des problèmes de saisie immobilière, du chômage et de la désindustrialisation).

Sans aborder la dimension rhétorique ou politique du programme social d'Obama et sans s’attarder sur son caractère multidimensionnel, il convient d'en tracer les grandes lignes :
1) La santé en était l'une des priorités. Cette question, à laquelle se sont confrontés pratiquement tous les présidents américains depuis Truman sans grand succès, a pris une place importante dans le débat électoral. Cette fois, le candidat démocrate semblait déterminé à mettre en place une assurance médicale publique et universelle.
2) Pour éviter les saisies immobilières qui se sont multipliées à la suite de la crise des subprimes, Obama a défini l'axe de son action dans son discours inaugural. Dans la directe ligne de la politique sociale américaine qui sépare les bénéficiaires méritants des non-méritants, le Président a proposé d'exiger des banques une renégociation des taux d'intérêt dont l'augmentation spectaculaire avait provoqué des défauts de paiement y compris chez les classes moyennes. Les emprunteurs qui n'avaient pas les moyens d'acheter mais qui avaient pris le risque de s'engager dans un achat immobilier coûteux ne pouvaient bénéficier d'un quelconque rééchelonnement de leur dette. Dans le langage politique et juridique américaine, on parle de prêt délinquant (delinquent loan) ou d'emprunteur défaillant (delinquent borrower). Seuls les emprunteurs « responsables » bénéficieraient de l'aide publique.
3) La question du travail est liée à la question de la pauvreté et par conséquent à celle de l'aide sociale. Malgré la présence marginale de la question de la pauvreté dans le programme d'Obama, ce dernier n'a pas manqué de mettre en valeur son soutien à la réforme de l'aide publique de 1996. Cette réforme, controversée, a été appuyée aussi bien par les républicains que par l'aile droite du parti démocrate. Le soutien quasi-unanime dont avait bénéficié cette réforme quelques années plus tard explique la rhétorique d'Obama qui ne manque pas de s'en attribuer le parrainage dans l'État de l'Illinois. En fait, il se vante d'avoir parrainé une loi qui a réduit le nombre de bénéficiaires de l'aide publique de 80 %. En réalité cette loi (Temporary Assistance for Needy Families), co-parrainée par Obama, n'était autre que la version locale de la réforme fédérale de 1996.

De surcroît, Obama avait promis de diminuer la pauvreté de moitié en dix ans. Mais contrairement à ses prédécesseurs, qui défendaient des programmes conservateurs ou progressistes de lutte contre la pauvreté, Obama ne comptait pas lutter directement contre ce fléau mais s'attaquer à ses racines et à ses corollaires : les bas salaires, le surendettement, les impôts, l'enseignement et la santé. En définitive, la pauvreté, selon Obama, serait mieux combattue par les organisations caritatives à caractère religieux. Cette option est conforme à celle choisie par George W. Bush qui avait créé l’Office of Faith-Based Initiatives (OFBI) en 2001.

Loin d'avoir proposé un programme spécifique pour éradiquer la pauvreté, à l'instar de Reagan, (Omnibus Budget and Reconciliation Act), Clinton (Personal Responsibility and Work Opportunity Act) ou Bush (Faith-Based Initiatives), Obama préfère s'attaquer aux problèmes économiques et financiers, jugés plus urgents par les Américains.

Quelle politique pour réduire la pauvreté ?

Le programme le plus médiatique et qui a accaparé l'attention et l'engagement de l'exécutif et du Congrès est celui du système de santé. Déjà dans les années 1990, réformer ce système, du moins pour permettre à près de 50 millions d'Américains d'avoir une assurance, avait représenté une rude tâche pour Clinton. Obama en a fait son cheval de bataille. Malgré les difficultés, les échecs répétés et l'opposition d'une partie de ses partisans démocrates, le Patient Protection and Affordable Care Act est voté en 2010 après quinze mois de tractations. La politique d'obstruction systématique adoptée par les républicains et les hésitations des conservateurs démocrates (Blue Dogs) ont débouché sur une réforme de santé vidée de sa substance et probablement incapable de venir en aide aux plus nécessiteux. La réforme, approuvée par le Sénat après des mois de tergiversation, est moins ambitieuse et moins coûteuse pour les finances publiques que celle prévue par Obama. Elle prévoit d'écarter la mise en place d'une caisse publique d'assurance-maladie. Or cette caisse était censée être le socle de la réforme d'Obama, mais le lobbying des compagnies d'assurances et la pression de la base et des républicains ont eu raison de cette caisse (public option). Quant aux dépenses prévues, elles ont été ramenées de 1 000 milliards de dollars en première lecture à 870 milliards. Cette baisse correspondrait à une diminution du nombre de bénéficiaires potentiels qui passerait de 36 millions prévus par la Chambre des représentants à 31 millions en lecture finale au Sénat. La réforme prévoit également l'extension de la couverture aux « enfants » jusqu'à vingt-six ans (au lieu de dix-huit ans auparavant).

Finalement, cette réforme a très peu de points communs avec les objectifs fixés par Obama et est beaucoup moins ambitieuse. Pourtant, les républicains ne baissent pas les bras. Ils engagent des procédures légales pour l'annuler. Dans ce sens, la Cour d'appel des États-Unis pour le onzième circuit (une cour d'appel fédérale) a déjà remis en question en août 2011 la clause sur l'obligation faite aux citoyens de détenir une assurance privée. Cette clause viole, selon cette cour, les articles de la Constitution sur le commerce. Cependant, d'autres cours fédérales n'ont pas invalidé les différentes dispositions de la loi. Reste maintenant à la Cour suprême des États-Unis de valider ou de rejeter cette réforme qui ne serait effective qu'à partir de 2014.

L'ambiguïté, l'incertitude et certainement le manque de fermeté et de visibilité de l'administration Obama ont contribué à l'affaiblissement de son projet social. Même si les observateurs évoquent la réussite retentissante quant à l'adoption de la réforme du système de santé, un jugement impartial sur la nature et les objectifs de cette réforme révèlerait le pue d'impact sur le sp auvres de la démarche. Cette réforme, présentée comme une mesure contre la pauvreté, n'apporterait que peu de changements dans la vie des démunis. Il faut dire que les pauvres bénéficient déjà d'une couverture médicale gratuite (Medicaid). Ainsi, les personnes visées par la réforme sont en fait celles qui ne sont ni assez pauvres pour bénéficier du Medicaid (1965), ni assez riches pour se payer une assurance-maladie privée, ni assez âgées pour bénéficier du Medicare (1965). Considérer donc la réforme de la santé comme une démarche de lutte contre la pauvreté à l'instar du Medicaid est une erreur d'appréciation.

L'autre programme social dont l'objectif serait de lutter contre la pauvreté porte sur les saisies immobilières. En fait, les premiers signes de la crise qui perdure aujourd'hui ont commencé avec l'immobilier. En 2007, près de trois millions de familles se sont retrouvées en situation de défaut de paiement, notamment dans les Etats de la Californie, du Texas et de la Floride. Obama, conscient de l'étendue du problème et de son impact sur les Américains, avait promis d'aider les familles emprunteuses en difficulté, fragilisées par les déboires économiques. Néanmoins, il avait pris soin d'indiquer que beaucoup d'engtre elles devraient assumer leur responsabilité. Autrement dit, celles qui avaient présenté aux banques un « mauvais » dossier d'emprunt n'auraient qu'à en tirer les conséquences. Ces familles, généralement modestes, avaient succombé à la tentation de devenir propriétaires, induites en erreur par les banques et les hommes politiques conservateurs, opérant dans le cadre d'une idéologie dominante sacralisant la propriété privée.

Cependant, après le problème des subprimes, l'administration Obama doit faire face à un problème plus grave et plus compliqué, celui des saisies immobilières (foreclosures). Ce problème, qui a été fortement médiatisé, semble s'étendre pour toucher un éventail de plus en plus large de couches sociales. Depuis décembre 2007 (début de la crise), des millions d'habitations ont été saisies. Quatre Etats sont particulièrement touchés : la Californie, la Floride, le Texas et le Michigan. En 2008 près de trois millions d'habitations ont été saisies sur tout le territoire américain. Avant 2005, le nombre de saisies ne dépassait pas les dix mille par an.

L'administration Obama ne pouvait plus demeurer insensible à ce phénomène qui risquait de prolonger la crise financière et immobilière et de provoquer une crise sociale majeure. En 2009, le président avait alors promis de secourir entre 3 et 4 millions de familles menacées d'expulsion en les aidant à renégocier leurs crédits. Un budget conséquent de 50 milliards a été alloué à ce programme appelé Home Affordable Modification Program (HAMP). Plus de deux ans après la promulgation de cette loi, il est possible d'en faire une évaluation, même partielle. Sur le plan financier, seulement 1 % du budget a été dépensé et sur les 4 millions de familles censées obtenir une aide, seulement 500 000 ont pu renégocier les termes de leur crédit immobilier. En effet, un nombre considérable de personnes invitées à participer à HAMP en a tout simplement été exclu. On a pu constater que les banques prennent plus de temps qu'avant la crise pour répondre, même défavorablement, à une demande de rééchelonnement du remboursement du prêt. La procédure de saisie, qui ne prenait en moyenne que 319 jours avant l'arrivée d'Obama, prend aujourd'hui plus de 450 jours ; ce qui montre que les banques préfèrent prolonger l'« agonie » de ces familles pour maximiser leur profit en encaissant le plus possible de mensualités. Les familles touchées sont surtout celles qui ont été déclassées par la crise et ne parviennent pas à se repositionner rapidement sur le marché.

Ainsi HAMP, appelé de ses vœux par Obama pour combattre la pauvreté, semble avoir un effet extrêmement limité sur le nombre de saisies enregistrées. Pendant les trois premiers mois du président à la Maison Blanche, 190 000 saisies ont été effectuées. Un an plus tard, ce chiffre a atteint 270 000. Même si le début de 2011 a connu une baisse sensible, le nombre de saisies par trimestre demeure largement supérieur à 200 000. D'ailleurs, le Congrès américain a fustigé, dans un rapport publié par SIGTARP, l'échec de HAMP qui ne serait qu'une « goutte d'eau dans un océan ». In fine, HARP, programme de réduction du taux de crédit, ne peut venir en aide aux chômeurs, ceux-ci en étant explicitement exclus. Ce programme peut bénéficier à une partie des travailleurs pauvres (working poor) mais s'adresse davanatge à la classe moyenne affectée par la perte de son pouvoir d'achat.

Contrairement au problème des subprimes, provoqué par des prêts immobiliers mal négociés, le problème des saisies est étroitement lié à la conjoncture économique. C'est pour cette raison que l'action contre la pauvreté menée par Obama doit être considérée dans sa globalité. A vrai dire, il n'existe pas de programmes de lutte contre la pauvreté mais plutôt des programmes de prévention de la pauvreté,. Ceux-ci ne sont pas à l'image des programmes multidimensionnels de Johnson durant les années 1960 mais ciblent le chômage comme la source de tous les maux.

Contrairement à la France ou à d'autres pays européens, les États-Unis ont toujours connu des taux de chômage relativement bas. Ainsi, avant la crise financière de 2007-2008, le taux de personnes sans emploi fluctuait entre 4,5 % et 5,5 %. Depuis l'arrivée d'Obama au pouvoir, le taux de chômage n'a cessé d'augmenter, dépassant même le chiffre symbolique de 10 % en 2009.

Le lien entre le chômage et la pauvreté n'a pas à être explicité. Dans un pays comme les Etats-Unis où le système de protection contre le chômage est minimaliste, on peut facilement imaginer ses ravages sur les familles américaines. Cependant, puisque les règles d'attribution des allocations chômage sont établies à la fois par l'Etat fédéral et les Etats fédérés, l'impact du chômage sur le processus de marginalisation de ces familles varie d'un Etat à l'autre. Rappelons que la durée de cette allocation peut aller d'une à trente-neuf semaines, la moyenne étant de vingt-six semaines. En période de crise économique, la durée peut être prolongée.

La crise qui secoue l'Amérique d'Obama est l'une des plus sévères de par sa nature et ses conséquences sociétales. Le chômage de longue durée en est certainement la caractéristique la plus marquante. Au deuxième semestre de 2010, par exemple, 46 % des 15 millions de chômeurs étaient sans emploi depuis 27 semaines ou plus et 30 % depuis plus de 52 semaines. La comparaison entre 2007 et 2010 met en lumière l'étendue du problème de manque d'emploi. En effet, si près de 650 000 personnes ne travaillaient pas depuis un an ou plus au deuxième semestre de 2007, ce chiffre a atteint 4,5 millions trois ans plus tard au deuxième semestre de 2010 (c'est-à-dire de 0,4 % à 2,9 % de la masse salariale, respectivement).

Le processus d'appauvrissement de beaucoup de familles américaines est essentiellement le résultat du décalage entre la durée limitée des indemnités chômage et l'augmentation du chômage de très longue durée. En dehors de son plan de relance économique, American Recovery and Reinvestment Act (ARRA) de 2009 et de son plan de sauvetage des entreprises, Obama a proposé de prolonger la durée de l'allocation chômage. Pendant ses deux premières années au pouvoir, cela a été fait à quatre reprises, malgré la réticence des républicains qui arguaient que la prolongation de la durée des indemnités creuserait le déficit budgétaire et encouragerait les chômeurs à se désintéresser du travail.

Le Unemployment Compensation Extension Act, signé par Obama le 22 juillet 2010, a certainement évité à de nombreuses familles de sombrer dans la misère au moment où le marché du travail arrive à peine à résorber les nouveaux arrivants. En effet, la faiblesse de la croissance pénalise les demandeurs d'emploi, menace les travailleurs précaires de sous-prolétarisation et gonfle le nombre de personnes en situation d'exclusion sociale.

Sous Obama, le chômage est resté inférieur au taux enregistré sou la présidence Reagan dans les années 1980 mais il est toutefois davantage générateur de pauvreté en raison de sa pérennité et de la nature de la politique sociale en place. La politique sociale des années 1980 était plus protectrice que celle des années 2000. La détermination du président à défendre le projet de loi sur la prolongation de l'allocation chômage ne comporte aucun risque politique. Au contraire, cette loi s'inscrit dans la droite ligne de l'idéologie américaine : aider les Américains, imprégnés de l'éthique du travail, à surmonter les épreuves conjoncturelles provoquées par des facteurs exogènes. Autrement dit, pour l'aide au logement ou pour l'allocation chômage, le risque politique pris par le président démocrate est minime. A aucun moment, il n'a soutenu les pauvres et réellement défié l'idéologie dominante. « Obsédé » par le travail bi-partisan visant à associer les républicains à son action politique, pénalisé par l'activisme grandissant des Blue Dogs, Obama n'a pu mettre en œuvre un programme social à la hauteur des attentes des masses populaires qui lui avaient accordé leur confiance en 2008.

La pauvreté sous la présidence Obama: une vision globale

Les plus pauvres sont les oubliés de l'ère Obama. Non seulement ils n'ont pas bénéficié d'une action publique spécifique mais ils sont exclus de la plupart des programmes sociaux mis en place. En effet, ceux-ci visent plutôt les classes moyennes inférieures que les plus démunis : la réforme du système de santé bénéficie à des classes intermédiaires entre les pauvres, qui sont couverts par le Medicaid, et les classes moyennes qui peuvent se payer une assurance privée ; le programme de lutte contre la saisie immobilière exclut les personnes insolvables ou sans emploi. Une partie importante des pauvres est désocialisée et déconnectée du marché de l'emploi. Ainsi, ils ne peuvent bénéficier d'une telle aide. Quant aux allocations chômage (prolongées jusqu'à 99 semaines dans les États sinistrés), elles ont certainement empêché des familles de connaître la détresse mais ont peu d'impact sur la vie des travailleurs pauvres et n'ont pas aidé les personnes éloignées depuis longtemps du monde de travail. Ces dernières constituent le sous-prolétariat (Underclass), visé par la rhétorique d'Obama mais sacrifié à l'autel d'autres priorités politiques et économiques.

Avec 15 millions de chômeurs, dont près de la moitié de longue durée, et en l'absence d'un changement radical de la politique sociale, le nombre de pauvres a fortement augmenté aux Etats-Unis. En effet, entre septembre 2009 et septembre 2010, 3,7 millions de personnes ont chuté dans la pauvreté ; près de la moitié d'entre elles étaient des enfants de moins de 18 ans. Le nombre d'Américains vivant dans l'extrême pauvreté, c'est-à-dire au-dessous de 50 % du seuil de pauvreté, a dépassé les 20 millions en 2010.

La pauvreté sous Obama n'a pas seulement augmenté dans son étendue, elle a aussi changé de nature. La crise économique et le chômage endémique ont amplifié le phénomène de pauvreté et de marginalité. Désormais, elle touche les banlieues, historiquement à l'abri des problèmes de pauvreté, de chômage et d'insécurité. Habitées par des populations plus aisées, imprégnées de l'éthique du travail, se conformant aux codes normatifs de l'Amérique, ces banlieues n'avaient jamais développé les structures adéquates pour faire face aux aléas de l'économie pendant une crise de cette ampleur. Une partie de la classe moyenne, licenciée pour des raisons économiques et incapable de rembourser ses prêts immobiliers ou même de payer un loyer, se retrouve désormais sans-abri. Elle vient rejoindre l'armée des sans-logis, d'où le phénomène observé de personnes, voire de familles, qui passent la nuit dans des voitures ou des mobile homes. Ainsi, des villes comme Santa Barbara, en Californie, connue pour ses quartiers cossus et sa qualité de vie, ont mis en place un programme de surveillance et de protection des parkings (Safe Parking Program) où de plus en plus d'Américains déclassés par la crise viennent trouver refuge.

La plupart des rapports publiés depuis le début de la crise témoignent d'une augmentation considérable du nombre des sans-abri. Ils mettent également en évidence l'élargissement de la base sociale de ce phénomène qui ne touchait auparavant que des Américains désocialisés, vivant en marge de la société. La politique sociale mise en place par Obama pour réduire les effets néfastes de la crise immobilière ne semble pas porter ses fruits. Le nombre grandissant de sans-abri, y compris parmi les classes moyennes, témoigne de cet échec. Pour ces victimes de la crise, des solutions provisoires et certainement insuffisantes se trouvent dans le réseau familial, les politiques locales et les organisations caritatives.

Notons que, depuis le début de la crise, le nombre de pauvres a augmenté de près de 2 millions dans les banlieues et de 1,5 millions dans les centres villes. Si le taux de pauvreté dans les villes demeure supérieur à celui des banlieues (20 % vs 11 %), le schéma de la pauvreté urbaine s'est considérablement modifié depuis l'effondrement des classes moyennes. La carence en matière d'urgence sociale des responsables locaux, le peu de moyens dont disposent les États et le manque d'engagement de  Washington rendent le combat contre la pauvreté ardu. Il faut dire également que les organisations caritatives et les initiatives privées, encouragées par George Bush et soutenues par Barak Obama, n'arrivent pas à répondre aux besoins des démunis et des exclus. L'ampleur du problème, la complexité du phénomène et la dégradation de la situation macroéconomique ne peuvent être résolues par les Faith-Based Organization pas plus que par des opérations de « colmatage », la multiplication des mesures sans visibilité et sans financement.

Dans ce contexte, les chiffres publiés par le Bureau de recensement ne sont pas surprenants. Ils nous apprennent que le revenu médian a retrouvé son niveau de 1996 ; ce qui révèle la compression des classes moyennes. En effet, pour la première fois depuis la Grande Dépression, le revenu médian ajusté à l'inflation n'a pas augmenté d'une décennie à l'autre. Parallèlement, l'inégalité sociale s'est accentuée de façon surprenante. En 2010, le nombre de pauvres a augmenté de 2,6 millions pour atteindre 46,2 millions (sur une population de 310 millions), un chiffre jamais atteint depuis 52 ans. Avec 16,4 millions, le nombre d'enfants en situation de pauvreté a aussi atteint des niveaux jamais enregistrés depuis 1962. Selon la Brookings Institution, à ce rythme de déconfiture sociale, la crise générerait 10 millions de nouveaux pauvres d'ici 2015. Les noirs, les hispaniques, les jeunes et les mères célibataires sont les premières victimes de cette récession. Selon Timothy Smeeding, directeur du célèbre Institut de recherche sur la pauvreté du Wisconsin (Madison), « nous risquons d'avoir un nouveau sous-prolétariat ».

Conclusion

L'administration Obama ne cesse de multiplier les initiatives et les mesures en matière sociale et économique : un plan de relance (ARRA) mis en place pour pallier le déficit du secteur privé, des assouplissements des programmes TANF et du programme Food Stamps, un programme d'aide aux étudiants (Student Loan), une réforme du système de santé, etc. Bref, la liste est longue. La multiplication des programmes en fonction de la conjoncture semble cependant néfaste et contre-productive. En l'absence d'une politique sociale qui cible la pauvreté, le nombre d'Américains se trouvant au-dessous du seuil de pauvreté ainsi que vivant en situation de grande pauvreté (au-dessous de 50 % du seuil) ne cesse de s'accroître.

Rappelons par ailleurs que les pauvres ont disparu du débat politique depuis la réforme de l'aide sociale (Personal Responsibility and Work Opportunity Reconciliation Act) de 1996. Toute focalisation sur cette population s'avère politiquement contre-productive. Obama, « otage » d'un Congrès à majorité conservatrice et lui-même animé par le désir de se faire réélire, se garde bien de mener un combat de front contre la pauvreté. La plupart des programmes mis en place s'adressent aux classes moyennes fragilisées par la crise. D'ailleurs, à l'heure où le nombre de pauvres atteint des records, le président propose un plan supplémentaire pour soutenir le travail. Faute de majorité au Congrès, ce projet coûteux (450 milliards de dollars) a peu de chance d'aboutir. La démarche relève plus d'un calcul politique et un souci électoral qu'elel n'est une tentative de lutter contre le chômage et la pauvreté. A force de vouloir plaire au pàlus grand nombre et de ne pas vouloir apparaitre comme le « président des pauvres et des minorités », la politique sociale d'Obama paraît bien timorée au vu de celle appliquée par ses prédécesseurs.

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