Pauvreté et politique sociale sous la présidence Obama : vers une tentative d'évaluation

Par Taoufik DJEBALI
Comment citer cet article
Taoufik DJEBALI, "Pauvreté et politique sociale sous la présidence Obama : vers une tentative d'évaluation", CERISCOPE Pauvreté, 2012, [en ligne], consulté le 14/12/2019, URL : http://ceriscope.sciences-po.fr/pauvrete/content/part4/pauvrete-et-politique-sociale-sous-la-presidence-obama-vers-une-tentative-devaluation

Les plus pauvres sont les oubliés de l'ère Obama. Non seulement ils n'ont pas bénéficié d'une action publique spécifique mais ils sont exclus de la plupart des programmes sociaux mis en place. En effet, ceux-ci visent plutôt les classes moyennes inférieures que les plus démunis : la réforme du système de santé bénéficie à des classes intermédiaires entre les pauvres, qui sont couverts par le Medicaid, et les classes moyennes qui peuvent se payer une assurance privée ; le programme de lutte contre la saisie immobilière exclut les personnes insolvables ou sans emploi. Une partie importante des pauvres est désocialisée et déconnectée du marché de l'emploi. Ainsi, ils ne peuvent bénéficier d'une telle aide. Quant aux allocations chômage (prolongées jusqu'à 99 semaines dans les États sinistrés), elles ont certainement empêché des familles de connaître la détresse mais ont peu d'impact sur la vie des travailleurs pauvres et n'ont pas aidé les personnes éloignées depuis longtemps du monde de travail. Ces dernières constituent le sous-prolétariat (Underclass), visé par la rhétorique d'Obama mais sacrifié à l'autel d'autres priorités politiques et économiques.

Avec 15 millions de chômeurs, dont près de la moitié de longue durée, et en l'absence d'un changement radical de la politique sociale, le nombre de pauvres a fortement augmenté aux Etats-Unis. En effet, entre septembre 2009 et septembre 2010, 3,7 millions de personnes ont chuté dans la pauvreté ; près de la moitié d'entre elles étaient des enfants de moins de 18 ans. Le nombre d'Américains vivant dans l'extrême pauvreté, c'est-à-dire au-dessous de 50 % du seuil de pauvreté, a dépassé les 20 millions en 2010.

La pauvreté sous Obama n'a pas seulement augmenté dans son étendue, elle a aussi changé de nature. La crise économique et le chômage endémique ont amplifié le phénomène de pauvreté et de marginalité. Désormais, elle touche les banlieues, historiquement à l'abri des problèmes de pauvreté, de chômage et d'insécurité. Habitées par des populations plus aisées, imprégnées de l'éthique du travail, se conformant aux codes normatifs de l'Amérique, ces banlieues n'avaient jamais développé les structures adéquates pour faire face aux aléas de l'économie pendant une crise de cette ampleur. Une partie de la classe moyenne, licenciée pour des raisons économiques et incapable de rembourser ses prêts immobiliers ou même de payer un loyer, se retrouve désormais sans-abri. Elle vient rejoindre l'armée des sans-logis, d'où le phénomène observé de personnes, voire de familles, qui passent la nuit dans des voitures ou des mobile homes. Ainsi, des villes comme Santa Barbara, en Californie, connue pour ses quartiers cossus et sa qualité de vie, ont mis en place un programme de surveillance et de protection des parkings (Safe Parking Program) où de plus en plus d'Américains déclassés par la crise viennent trouver refuge.

La plupart des rapports publiés depuis le début de la crise témoignent d'une augmentation considérable du nombre des sans-abri. Ils mettent également en évidence l'élargissement de la base sociale de ce phénomène qui ne touchait auparavant que des Américains désocialisés, vivant en marge de la société. La politique sociale mise en place par Obama pour réduire les effets néfastes de la crise immobilière ne semble pas porter ses fruits. Le nombre grandissant de sans-abri, y compris parmi les classes moyennes, témoigne de cet échec. Pour ces victimes de la crise, des solutions provisoires et certainement insuffisantes se trouvent dans le réseau familial, les politiques locales et les organisations caritatives.

Notons que, depuis le début de la crise, le nombre de pauvres a augmenté de près de 2 millions dans les banlieues et de 1,5 millions dans les centres villes. Si le taux de pauvreté dans les villes demeure supérieur à celui des banlieues (20 % vs 11 %), le schéma de la pauvreté urbaine s'est considérablement modifié depuis l'effondrement des classes moyennes. La carence en matière d'urgence sociale des responsables locaux, le peu de moyens dont disposent les États et le manque d'engagement de  Washington rendent le combat contre la pauvreté ardu. Il faut dire également que les organisations caritatives et les initiatives privées, encouragées par George Bush et soutenues par Barak Obama, n'arrivent pas à répondre aux besoins des démunis et des exclus. L'ampleur du problème, la complexité du phénomène et la dégradation de la situation macroéconomique ne peuvent être résolues par les Faith-Based Organization pas plus que par des opérations de « colmatage », la multiplication des mesures sans visibilité et sans financement.

Dans ce contexte, les chiffres publiés par le Bureau de recensement ne sont pas surprenants. Ils nous apprennent que le revenu médian a retrouvé son niveau de 1996 ; ce qui révèle la compression des classes moyennes. En effet, pour la première fois depuis la Grande Dépression, le revenu médian ajusté à l'inflation n'a pas augmenté d'une décennie à l'autre. Parallèlement, l'inégalité sociale s'est accentuée de façon surprenante. En 2010, le nombre de pauvres a augmenté de 2,6 millions pour atteindre 46,2 millions (sur une population de 310 millions), un chiffre jamais atteint depuis 52 ans. Avec 16,4 millions, le nombre d'enfants en situation de pauvreté a aussi atteint des niveaux jamais enregistrés depuis 1962. Selon la Brookings Institution, à ce rythme de déconfiture sociale, la crise générerait 10 millions de nouveaux pauvres d'ici 2015. Les noirs, les hispaniques, les jeunes et les mères célibataires sont les premières victimes de cette récession. Selon Timothy Smeeding, directeur du célèbre Institut de recherche sur la pauvreté du Wisconsin (Madison), « nous risquons d'avoir un nouveau sous-prolétariat ».