Les ONG et la lutte contre la pauvreté : de la marginalité à l’exemplarité

Par Simon TORDJMAN
Comment citer cet article
Simon TORDJMAN, "Les ONG et la lutte contre la pauvreté : de la marginalité à l’exemplarité", CERISCOPE Pauvreté, 2012, [en ligne], consulté le 19/06/2019, URL : http://ceriscope.sciences-po.fr/pauvrete/content/part4/les-ong-et-la-lutte-contre-la-pauvrete-de-la-marginalite-a-lexemplarite

Depuis la fin de la guerre froide et plus encore depuis la fin de la décennie 1990, l’accroissement quantitatif des ONG – désormais estimées à près de 40 000 pour celles d’entre elles qui opéraient de manière transnationale – traduit le succès d’une formule devenue emblématique d’un agenda politique de la bonne gouvernance étroitement lié à la « révolution associationnelle » décrite par Lester Salomon en 1993. La focalisation des acteurs internationaux de développement sur la formule de l’ONG s’apparente ainsi à une véritable opération de traduction globale, qui n’est pas sans rappeler le mouvement en trois temps de la production scientifique, détaillé par Callon, Barthes et Lascoumes en 2001: « Le premier est celui de la réduction du grand nombre (le macrocosme) au petit monde (le microcosme) (…). Le deuxième temps est celui de la constitution et de la mise au travail d’un collectif (…) restreint qui s’appu[ie] sur une forte concentration d’instruments et de compétences (…). Le troisième temps est celui du retour, toujours périlleux, vers le grand monde » (Callon, Lascoumes, Barthe, 2001). La mise en avant de la gouvernance comme prisme privilégié de compréhension du sous-développement et, avec elle, la tendance à la réduction de la société civile à l’ONG s’apparentent ainsi à une véritable « esthétique de la miniaturisation » (Scott, 1998) qui donne corps, en la modélisant, à la promesse d’une démocratisation et d’un développement à venir.

Diverses et multisectorielles, allant des actions transnationales de plaidoyer pour une plus juste redistribution des richesses mondiales à la fourniture de services de microcrédit ou d’intrants agricoles dans les campagnes déshéritées d’Afrique de l’Ouest, les contributions des ONG à la lutte contre la pauvreté ne tirent pas leur unité d’une supposée spécificité sectorielle. Ces dernières se caractérisent moins par le type d’action qu’elles mènent que par leur volonté d’impulser une transformation radicale des relations sociales et des modes de développement, selon deux principes conjoints : la substitution d’initiatives privées à la gestion monopolistique des ressources et le soutien à l’émergence de contrepouvoirs représentatifs et pluralistes, garants d’une meilleure gouvernance des institutions et d’une gestion plus équitable des ressources collectives. Est visé non seulement l’implantation et la croissance quantitative des ONG locales mais également le développement d’une stratégie du plaidoyer, destinée à établir des organisations affranchies de toutes contraintes extérieures pour, in fine, favoriser une réforme de l’organisation politique et sociale du pays. Il s’agit, à l’échelle micro, de renforcer les capacités d’action des ONG pour susciter un renforcement des solidarités non-gouvernementales et contribuer à l’enracinement et/ou l’approfondissement du pluralisme politique et de la démocratie.

Une telle évolution des fonctions des ONG - de la fourniture de services au plaidoyer - rappelle la typologie dressée au début des années 1990 par David Korten qui identifiait alors quatre générations d’organisations, représentatives d’autant de stratégies spécifiques de développement. Selon la terminologie de Korten, l’affirmation des ONG comme acteurs de la lutte contre la pauvreté et la diffusion de la stratégie du plaidoyer entendent susciter le passage de la première à la quatrième génération et avec lui, la substitution d’initiatives de développement privées à des stratégies publiques et centralisées au sein desquelles les ONG, loin de constituer des catalyseurs du changement ne seraient que les seules réceptrices de ressources financières extérieures.