Les ONG et la lutte contre la pauvreté : de la marginalité à l’exemplarité

Par Simon TORDJMAN
Comment citer cet article
Simon TORDJMAN, "Les ONG et la lutte contre la pauvreté : de la marginalité à l’exemplarité", CERISCOPE Pauvreté, 2012, [en ligne], consulté le 19/06/2019, URL : http://ceriscope.sciences-po.fr/pauvrete/content/part4/les-ong-et-la-lutte-contre-la-pauvrete-de-la-marginalite-a-lexemplarite

A la fin des années 1970, à mesure que le paradigme tiers-mondiste perdait en force de conviction, le recours au non-gouvernemental s’affirmait progressivement comme prisme renouvelé de la compréhension des enjeux internationaux et recours privilégié de l’aide internationale au développement.

Le degré de liberté individuelle et le niveau de développement du secteur non-gouvernemental constituaient désormais autant d’éléments déterminants des disparités de développement. Symétriquement, la corruption grandissante, les déséquilibres croissants dans la gestion des budgets nationaux et le défaut de représentativité des systèmes étatiques des pays en voie de développement devenaient les principaux facteurs d’explication de leur incapacité de gérer avec justice et efficacité les ressources à leur disposition. Si bien que la présentation et la valorisation des ONG les amenaient à assumer un rôle inédit et à incarner à la fois un recours pragmatique des programmes et agences de développement et un outil de résistance politique contre les autoritarismes et de promotion de la bonne gouvernance.

Au cours des années 1990, le Programme des Nations unies pour le développement (PNUD) et la Banque mondiale ont tous deux revendiqué un approfondissement de leurs relations avec la société civile et le secteur non-gouvernemental. Dès 1997, sous la présidence de Jim Wolfensohn, la publication du Rapport sur le développement mondial de la Banque mondiale insistait sur la complémentarité entre l’Etat et le marché et soulignait à ce titre la nécessité de soutenir non seulement l’Etat dans la réalisation de ses fonctions minimales mais également l’affirmation de la société civile. En 2000, le Rapport annuel sur le développement, jusque-là principalement centré sur le partenariat avec les ONG allait explicitement y adjoindre la mention de la société civile: « Comprendre le processus de développement nécessite de prendre en considération à la fois sa propre complexité et celui du contexte d’intervention. Des solutions simples – l’investissement en capitaux physique et humain par exemple – ne peuvent fonctionner de manière isolée. Les gouvernements, le secteur privé, la société civile et les bailleurs de fonds doivent travailler en coopération pour viser à un développement effectif et durable » (World Bank, 2000). Cinq ans plus tard, cette relation se précise encore davantage: « Plus les OSC [organisations de société civile] deviennent des acteurs importants dans la définition des politiques gouvernementales et dans les actions de développement, plus il est justifié pour la Banque de nouer avec elles des rapports de collaboration, qui constitueront un maillon essentiel d’une stratégie institutionnelle efficace pour la réduction de la pauvreté ». De la même manière, dès les années 1980, le PNUD a cherché à s’affirmer comme un lieu important de concertation avec le secteur non-gouvernemental. À la suite de la Conférence de Rio sur l’environnement de 1986, le programme se dote ainsi d’une division spéciale pour les ONG au sein de son Bureau politique et d’évaluation ; évolution approfondie en 1990 par le lancement d’un programme intitulé Renforcement de la collaboration entre les ONG, les gouvernements et le PNUD et le changement d’appellation de son unité ONG en unité de participation et de la société civile (Civil Society and Participation Unit) en 1996.

A partir du milieu des années 1980, la promotion et le soutien aux ONG deviennent progressivement et simultanément à la fois un moyen privilégié de l’aide publique au développement et un objectif à part entière des entreprises de démocratisation alors soutenues par nombre d’organisations internationales et de pays occidentaux. L’augmentation du nombre d’ONG, leur diffusion et leur affirmation comme acteurs de la double équation démocratie/développement s’apparentent alors à une promesse : celle de la pluralisation des discours et des acteurs de changement au sein d’espaces frappés par le double fléau de l’autoritarisme et du sous-développement. Devenues médiateurs entre les besoins locaux et les bailleurs de fonds, les ONG servent alors de véritables courroies de transmission entre ces deux sphères. Or le rétrécissement de la focale de l’intervention privilégiant désormais un certain localisme non-gouvernemental à la lourdeur étatique ne révèle pas seulement les réserves éprouvées par les agences de développement envers les Etats du Sud et les travers de la mauvaise gouvernance. Il témoigne aussi et surtout d’une conception radicalement nouvelle de l’aide internationale pour le développement, la démocratisation et la lutte contre la pauvreté, entendue comme un processus conjoint et simultané au sein duquel la multiplication d’initiatives individuelles et de structures non-gouvernementales de taille réduite joue à la fois un rôle opérationnel, managérial et normatif.