La pauvreté en Inde. Une bombe à retardement ?

Par Christophe Jaffrelot
Comment citer cet article
Christophe Jaffrelot, "La pauvreté en Inde. Une bombe à retardement ?", CERISCOPE Pauvreté, 2012, [en ligne], consulté le 17/06/2019, URL : http://ceriscope.sciences-po.fr/pauvrete/content/part3/la-pauvrete-en-inde-une-bombe-a-retardement

La géographie de la pauvreté en Inde mérite d’être appréhendée par deux points de vue complémentaires : celui du rapport entre villes et campagnes et celui de la répartition régionale de la richesse.

Un partage urbain/rural complexe

Comme on l’a constaté plus haut, la pauvreté de masse résiste davantage à la croissance économique en zone rurale qu’en ville - au point que les inégalités qui y étaient en passe de se résorber jusqu’au début des années 1990 s’accroissent à nouveau. Ce phénomène s’explique en partie par la stagnation et même le déclin du secteur agricole. Dans les années 1980, le taux de croissance annuel moyen du produit agricole était de 4%. Il est passé à 3,5% dans les années 1990 et à 2% dans les années 2000-2010 – au moment où le secondaire et le tertiaire enregistraient des taux de croissance supérieurs à 9%. Résultat, la part de l’agriculture dans le PNB indien est passée de 30% au milieu des années 1990 à 17% aujourd’hui – alors que le secteur primaire continue d’employer plus de 60% de la population active. Certains Etats ont enregistré une diminution de leur production agricole au cours des années 1993-2003. C’est le cas de l’Orissa, du Gujarat, du Maharashtra et du Karnataka (Mathur, Das et Sircar, 2006). Ce déclin relatif s’explique largement par la baisse régulière des prix agricoles depuis 1991 et, de façon plus générale, par le désintérêt croissant de l’Etat pour le secteur agricole. Les subventions aux engrais ont ainsi diminué de 20,18% entre 2000-01 et 2004-05, celles destinées à la fourniture de courant électrique – si important pour faire fonctionner les pompes servant à l’irrigation – sont passé, quant à elles, de 21,28% en 2002-2003, soit au-dessous de leur niveau de 1996-1997. Au-delà, l’investissement de l’Etat dans l’agriculture est passé de 32,3% en 1993-1995 à 23,6% en 2003-2004, alors que seule la puissance publique est en mesure de réaliser les travaux d’irrigation dont les campagnes indiennes ont un impérieux besoin.

En 1993-1994 – toujours d’après le NSS -, 41% des Indiens des villes dépensaient moins de 355 roupies par mois et 7,3% d’entre eux dépensaient plus de 1 055 roupies par mois. En 2004-2005, 3,3% des Indiens des villes dépensaient moins de 335 roupies par mois tandis que 38,3% dépensaient plus de 1 100 roupies par mois. Les proportions se sont littéralement inversées. dans els campagnes, la situaton est différente. En 1993-1994, 44,5% des ruraux indiens dépensaient moins de 235 roupies par mois tandis que 6,7% d’entre eux dépensaient plus de 560 roupies. En 2004-2005, 2,9% dépensaient moins de 235 roupies tandis que 37,1% dépensaient plus de 580 roupies. Là aussi les proportions se sont inversées mais dans des proportions différentes de celles des villes : ceux qui dépensaient plus de 1 100 roupies par mois représentaient 38,3% des urbains et seulement 6% des ruraux !    

Ces moyennes masquent toutefois de fortes disparités suivant la taille des villes concernées. La pauvreté recule en effet davantage dans les grandes métropoles - les 35 villes de plus d’un million d'habitants que compte l’Inde - que dans les villes petites et moyennes où elle reste à des niveaux quasiment comparables à celui des campagnes.

Cette répartition de la pauvreté - qui tranche avec l’impression née de l’essor des bidonvilles dans les mégalopoles indiennes - s’explique en partie par l’offre de travail que ces metro cities branchées sur les réseaux transnationaux ne manque pas d’offrir (Kundu, 2009), tandis que les villes de moindre importance sont souvent repliées sur leur hinterland - et constituent la première étape pour les victimes miséreuses de l’exode rural.

« L’Inde qui brille » - et l’autre

Dans un article remarqué paru en 2002, Angus Deaton et Jean Drèze font  le bilan de dix ans de libéralisation économique dénonçant le creusement des écarts sociaux et géographiques. Ils concluent notamment sur le fait que « les Etats à faible croissance forment une zone compacte constituée de ceux de l’est (Assam, Orissa et Bengale occidental), ceux connus sous le nom des BIMARU, « malade » en hindi (Bihar, Madhya Pradesh, Rajasthan et Uttar Pradesh) et enfin de l’Andhra Pradesh » (Deaton et Drèze, 2002). Dix ans plus tard, la situation a peu changé, mais l’idée suivant laquelle deux Indes cohabitent dans le sous-continent est moins contestable que jamais en matière de niveau de vie. Il est maintenant possible de tracer une ligne coupant le pays en deux  depuis Simla (en Himachal Pradesh) jusqu’à Hyderabad en Andhra Pradesh, la moitié sud-ouest représentant l’Inde prospère tandis que son alter ego du nord-est reste à la traîne. Au milieu des années 2000, le revenu par tête mensuel dépassait les 22 000 roupies dans la première zone tandis qu’il se situait en-dessous dans la seconde – les seuls Etats échappant à cette règle étaient le Rajasthan – qui, bien que situé à l’ouest appartient à « l’autre Inde » et deux Etats du Nord-Est – le Bengale occidental et le Tripura - qui étaient à classer dans la première Inde malgré leur position géographique, ce qui a cessé d’être vrai peu après.

Cette ligne de partage appelle toutefois une analyse plus poussée. D’une part, il convient, dans chaque Etat, de distinguer la situation des villes et celle des campagnes. D’autre part,  il importe de restituer la dynamique de chaque Etat. 

Rechercher la ligne de clivage villes/campagnes par Etat permet de montrer que certains Etats peuvent se situer au-dessus de la moyenne nationale en termes de revenu par tête ou pour ce qui est de la pauvreté en milieu urbain et au-dessous pour ce qui est de la pauvreté en milieu rural. C’est le cas du Maharashtra où une mégalopole comme Mumbai, vitrine économique du pays, contribue fortement à masquer la paupérisation des campagnes de l’intérieur quand on s’en tient à une moyenne. Raisonner de manière dynamique permet de constater que les écarts se creusent entre « l’Inde qui brille » et « l’autre Inde ». Cette conclusion procède de deux comparaisons entre les dépenses de consommation mensuelles par tête à quelque dix ans d’intervalles.

Les données du NSS, collectées en 1993-1994 et 2004-2005, montrent que la part des ruraux de « l’Inde qui brille » qui dépensaient moins de 235 roupies pour leur consommation mensuelle a été divisée par plus de quarante et un en moyenne en quelque onze ans, tandis qu’elle n’a été divisée que par seize dans « l’autre Inde ». A l’autre extrémité, la part de ceux qui dépensaient plus de 560 roupies en 1993-1994 et plus de 580 roupies en 2004-2005) a été multipliée respectivement par plus de sept et par un peu moins de six. Dans « l’Inde qui brille » la part des ruraux dépensant plus de 580 roupies par mois varie entre 40 et 82 %, le Karnataka, avec 33% se révélant moins « brillant » que le reste de ce groupe, tandis que dans « l’autre Inde », la part de ce groupe oscille entre 14 et 31%, le Bengale occidental étant, avec 34,5% la seule exception notoire.

Comparer les écarts à la moyenne permet, sans remettre en cause le constat d’un creusement des écarts entre les deux Indes, de tirer des conclusions supplémentaires à propos des Etats qui changent de catégories (passant de « l’autre Inde » à « l’Inde qui brille ») et vice versa et surtout du creusement des écarts entre « l’Inde qui brille » et « l’autre Inde ».

S’agissant des zones rurales, les dépenses de consommation moyennes dans les trois Etats de l’Assam, du Karnataka et du Maharashtra qui étaient inférieures à la moyenne en 1993-1994, se sont révélées au-dessus en 2007-2008. Surtout, alors que dans « l’Inde qui brille », seule l’Haryana enregistre un (léger) recul par rapport à la moyenne, le décrochage de tous les Etats de « l’autre Inde » est confirmé d’une façon particulièrement préoccupante.

Dans les villes, la même tendance générale est à l’œuvre: la plupart des Etats de « l’Inde qui brille » progressent (sauf l’Assam et le Punjab qui enregistrent un léger tassement), le Gujarat et le Karnataka changeant de catégorie et la plupart des Etats de « l’autre Inde » régressent (sauf le Tamil Nadu - qui figure dans l’autre catégorie  - et l’Orissa).