La pauvreté en Inde. Une bombe à retardement ?

Par Christophe Jaffrelot
Comment citer cet article
Christophe Jaffrelot, "La pauvreté en Inde. Une bombe à retardement ?", CERISCOPE Pauvreté, 2012, [en ligne], consulté le 17/06/2019, URL : http://ceriscope.sciences-po.fr/pauvrete/content/part3/la-pauvrete-en-inde-une-bombe-a-retardement

Les plus pauvres proviennent en Inde de trois catégories sociales qui ne se définissent a priori pas en termes de classes: les musulmans, les Dalits ou ex-intouchables (aussi appelés Schedules Castes - castes répertoriées) et les Adivasis ou aborigènes (également nommés Scheduled Tribes). Les premiers et les deuxièmes représentent environ 14% et 16%, de la population indienne et sont répartis sur tout le territoire de l’Inde tandis que les derniers, avec 8,1%, étaient 84,3 millions d’après le recensement de 2001 et se concentrent dans quatorze des vingt-neuf Etats.

Les musulmans, une communauté en voie de paupérisation

La communauté musulmane a longtemps compté dans ses rangs une élite imposante, en raison, notamment, de ses propriétés foncières. Mais en 1947 celle-ci a été décapitée par la Partition et la migration corrélative de membres de cette élite. Ceux qui sont restés ont ensuite été victimes d’un certain conservatisme, de discriminations et de violences qui expliquent leur paupérisation croissante (Jaffrelot, 2009). Si la proportion des hindous de haute caste vivant sous le seuil de pauvreté n’était que de 8,7% en 2004-2005, elle s’élevait à 21% dans le cas des basses castes (appelées Other Backward Classes - OBC) à 31% dans celui des musulmans et à 35% dans celui des Dalits et des Adivasis. Mais il s’agit là d’un agrégat masquant des disparités atypiques entre urbains et ruraux. En effet, parmi les musulmans, les urbains représentent une part supérieure à la moyenne des pauvres: 38,4% des musulmans des villes vivent sous le seuil de pauvreté contre seulement 36,4% des Dalits et des Adivasis urbains. Le chiffre de 38,4% n’est toutefois qu’une moyenne nationale : en Uttar Pradesh il est de 44%, au Bihar de 45%, en Orissa de 48%, au Maharashtra de 49%, au Madhya Pradesh de 58% et au Chattisgarh de 61%. En milieu urbain, la consommation moyenne par tête des musulmans est de 800 roupies par mois, tandis que celle des Hindous de haute caste s’établit à 1 469 roupies – soit près de deux fois plus.

Cette situation socio-économique dégradée s’explique par (et accentue) un retard croissant en termes d’éducation. Le taux d’alphabétisation des musulmans était de 59,1% en 2001, contre à peine moins (52,2%) pour les Dalits et 63,4% pour les OBC hindous, soit 65,1% en moyenne nationale. La pratique de l’ourdou, langue de prédilection des musulmans (y compris dans le sud dravidien), représente aujourd’hui un handicap. Les meilleures écoles primaires utilisent en effet d’autres langues régionales, ou un hindi fortement sanskritisé. En 2005, seuls 17% des musulmans âgés de 17 ans ou plus ont obtenu leur matriculation (équivalent du baccalauréat) pour 26% en moyenne nationale ; seuls 3,6% des musulmans sont titulaires d’un dipôme bac + 3 pour 6,7% en moyenne. Ils sont quasiment absents des formations d’excellence (on ne trouve que 1,3% de musulmans dans les India Iinstitutes of Management, 1% dans les MBA et 4% dans les Medical Colleges).

Soucieux de prendre la mesure du déclin des musulmans et d’en comprendre les ressorts, le gouvernement de Manmohan Singh a, pour la première fois de l’histoire indienne, chargé un comité spécialement créé pour l’occasion, d’enquêter sur la condition de cette communauté – un procédé jusque-là réservé aux castes inférieures et aux tribus. D’après le rapport Sachar (du nom du président de ce comité), remis en novembre 2006, seuls 8% des musulmans urbains sont salariés pour 21% en moyenne nationale. A noter que le pourcentage pour les Dalits et les Adivasis est d’un point supérieur à cette moyenne. La place des musulmans est particulièrement réduite dans la fonction publique (3,2% des recrutements dans la haute fonction publique entre 2001 et 2006) : ils ne représentent que 4,5% du personnel des chemins de fer, le premier employeur de l’Inde, 2,2% dans les banques publiques et 5% dans les services postaux. Les musulmans de l’Inde vivent en majorité de petits métiers, 61% de leur population active étant constituée de paysans, d’artisans et de commerçants indépendants (contre 55% du côté hindou) comme en témoigne le diagramme suivant.

Dalits et Aborigènes: les trajectoires contrastées de deux groupes traditionnellement marginaux

Si castes et classes ne coïncident pas en Inde, la zone de chevauchement est remarquablement large. Dans les campagnes, plus de la moitié des Adivasis et près de 43% des Dalits se situaient dans la catégories de ceux qui, en 1999-2000, dépensaient moins de 329 roupies par mois pour leur consommation courante - ce qui correspond à peu près au seuil de pauvreté de l’époque en milieu rural. La part des hindous de haute caste appartenant à cette catégorie était, elle, inférieure à 17%. Dans les villes, environ 43% des Adivasis et des Dalits se situaient dans la catégorie de ceux qui, en 1999-2000, dépensaient moins de 458 roupies par mois pour leur consommation courante - ce qui correspond à peu près au seuil de pauvreté de l’époque en milieu urbain -  la part des Hindous de haute caste appartenant à cette catégorie était, elle, inférieure à 5 %.

En 2005, les Dalits et les Adivasis représentaient 80% des pauvres des campagnes d’après le gouvernement (d’après lequel, on se le rappelle, seuls 27,5% des Indiens étaient pauvres). Ce chiffre s’explique en grande partie du fait de la moindre vitesse à laquelle diminue le nombre de pauvres parmi les deux groupes.

Alors que les autres groupes que les Dalits et les Adivasis ont vu la part de leur population vivant sous le seuil de pauvreté baisser de 44% entre 1983 et 2005, ces derniers ont, eux, connu des pourcentages de réduction de respectivement 35 et 31%.

Les Dalits et les Adivasis forment le noyau dur de la pauvreté de masse en Inde en raison de leurs occupations traditionnelles (les intouchables ont ainsi longtemps été réduits aux tâches les plus dégradantes) et de leur accès très limité à la terre. En fait, ces deux groupes sont largement formés de paysans sans terre (ou presque). En 2003, les Dalits ne possédaient que 9% de la surface agricole, les Adivasis, 11%, les basses castes (OBC), 44% et les autres (principalement les hautes castes), 36%, la superficie moyenne des exploitations par foyer étant respectivement de 0,304 ha, 0,767 ha, 0,758 ha et 1,003 ha.

Les Dalits vivant dans les villes sont nettement mieux lotis en raison d’une politique de discrimination positive qui leur a permis, depuis l’époque coloniale, d’occuper des positions de plus en plus importantes dans la fonction publique (Jaffrelot, 2011a). Le nombre des Dalits employés dans l’administration centrale est passé de 228 497 (soit 12,24% du total) en 1960 à 591 839 (soit 16,7%) en 1999 (Thorat et Senapati, 2006). Cette évolution est allée de pair avec l’élévation de leur niveau d’éducation. Dans le secteur privé, en revanche, les Dalits sont victimes de discrimination. Des enquêtes répondant à la logique du testing en témoignent de manière récurrente (Deshpande et Newman, 2007 ; Jodhka et Newman, 2007 ; Thorat et Attewell, 2007).

La situation des Adivasis est plus critique que celle des Dalits. Dans quatre Etats de l’Inde où les Adivasis pèsent d’un poids démographique non négligeable, le Gujarat, le Maharashtra, l’Orissa et le Chhattisgarh, la part de leur population vivant sous le seuil de pauvreté a augmenté entre 1993-1994 et 2004-2005, l’Orissa connaissant à cet égard l’évolution la plus préoccupante.

La pauvreté de masse dont les Adivasis sont affligés s’explique par leurs activités traditionnelles (comme la collecte des feuilles de tendu dont on fait les bidi - petites cigarettes - et le ramassage du bois) et leur très faible niveau d’éducation, mais aussi par le fait que ce groupe a été victime de déplacements de populations considérables. D’après une estimation des plus crédibles, 40% des tribus indiennes ont été affectées par ce phénomène entre 1951 et 1990 (World Bank, 2011). Aux barrages qui ont longtemps été une cause majeure de déplacements forcés s'est ajoutée depuis quelques années l’exploitation des ressources minières.