La pauvreté en Inde. Une bombe à retardement ?

Par Christophe Jaffrelot
Comment citer cet article
Christophe Jaffrelot, "La pauvreté en Inde. Une bombe à retardement ?", CERISCOPE Pauvreté, 2012, [en ligne], consulté le 19/09/2019, URL : http://ceriscope.sciences-po.fr/pauvrete/content/part3/la-pauvrete-en-inde-une-bombe-a-retardement

Le très vif débat dont je viens de me faire l’écho ne porte pas seulement sur les stocks, mais aussi sur les flux, la question-clé étant de savoir si la pauvreté recule ou non. L’enjeu est de taille car de la réponse qu’on apporte dépend en bonne part de l’appréciation de la politique de libéralisation économique engagée en 1991. Les statistiques les plus fiables dessinent ici un paysage complexe (Datt et Ravallion, 2002 et Bhattacharya et S. Sakthivel, 2004).

Pour la Banque mondiale, le pourcentage des Indiens vivant avec 1,25 dollar par jour est passé de 60% en 1981 à 42% en 2005. Mais cette évolution ne se traduit pas par une diminution en valeur absolue, le nombre de pauvres continuant à croître - de 421 milions en 1981 à 456 millions en 2005. Seul le nombre des plus pauvres a baissé, celui des personnes vivant avec moins d’un dollar par jour étant passé de 296 millions en 1981 à 267 millions en 2005. Comment ces chiffres se comparent-ils à ceux d’autres pays ? Le nombre de pauvres a diminué en Inde, d’après la Banque mondiale, de 19% entre 1990 et 2005 tandis qu’il baissait de 38% en moyenne dans le monde. Mais ce chiffre est fortement influencé par les performances de la Chine - il tombe à 18% si l’on retire ce pays des calculs. L’Inde serait donc dans la moyenne - et loin derrière la Chine. Les chiffres de la Commission au plan indienne n’infirment pas les conclusions de la Banque mondiale quant à la dynamique à l’œuvre, comme en témoigne le graphique ci-dessous.

Quelles que soient les sources statistiques qu’on utilise, la libéralisation économique amorcée en 1991 n’a donc pas été une panacée dans la lutte contre la pauvreté, notamment parce qu’elle n’a pas donné d’aussi bons résultats que celle qui la précédait. Si les avocats de la libéralisation en cours lui attribuent volontiers le recul de la pauvreté (« Poverty has clearly decreased since the reforms began… » écrit ainsi Ashutosh Varshney, 2007), les chiffres tirés du National Sample Survey (NSS) indien montrent qu’en vérité le rythme du recul de la pauvreté a ralenti depuis la libéralisation. Alors que la part des pauvres avait baissé de 9,8 points de pourcentage entre 1983 et 1993-1994, elle n’a reculé que de 8,3 points au cours des dix années suivantes (Nayyar, 2006). Si la libéralisation économique ne s’est pas traduite par des résultats spectaculaires sur le front de la lutte contre la pauvreté, elle a eu pour effet une forte croissance des inégalités. D’après le NSS le coefficient de Gini a augmenté de 28,5 à 29,7 entre 1993-94 et 2004-2005, alors même qu’il étaot passé de 31,7 à 28,5 entre 1983 et 1993-94, en raison d’un resserrement des écarts dans les campagnes.

Alors que l’intervention de l’Etat - pourtant moindre que par le passé - avait permis de contenir (dans les villes), voire de réduire (dans les campagnes), les inégalités dans les années 1980, la libéralisation a permis à ceux qui disposaient déjà d’un capital – financier, social et/ou intellectuel – de s’enrichir alors que ceux qui n’en avaient pas (ou pas autant) ont stagné. D’après une étude du National Council for Applied Economic Research (NCAER) indien, le pourcentage des ménages vivant avec moins de 90 000 roupies (soit environ 1 800 euros) par an restait supérieure à 50% de la population en 2009-2010 et leur nombre n’a pas fortement diminué - passant de 131,2 en 1995 à 114,4 millions (2009-2010) -, tandis que celui des ménages gagnant plus d’un million de roupies par an (soit environ 20 000 euros) est passé dans le même temps de 268 000 à 3 806 000 (soit une multiplication par plus de 14).

Si l’on s’intéresse à l’évolution des super-riches, les courbes donnent le vertige (Banerjee et T. Piketty, 2005). Le nombre des Indiens du centile supérieur a progressé de 285% entre 1987-1988 et 1999-2000 et la part de la richesse nationale entre les mains des milliardaires indiens est passée de 0,8% du PNB en 1996 à 23% en 2008 (World Bank, 2011). En 2006, détrônant le Japon, l’Inde est devenue le pays d’Asie abritant le plus de milliardaires en dollars – 36 contre 24 au pays du soleil levant (Bardhan, 2007). Il suffit de parcourir la banlieue sud de Delhi pour voir combien fleurissent les villas de nouveaux riches sur des terres autrefois agricoles.