La pauvreté en Inde. Une bombe à retardement ?

Par Christophe Jaffrelot
Comment citer cet article
Christophe Jaffrelot, "La pauvreté en Inde. Une bombe à retardement ?", CERISCOPE Pauvreté, 2012, [en ligne], consulté le 22/05/2019, URL : http://ceriscope.sciences-po.fr/pauvrete/content/part3/la-pauvrete-en-inde-une-bombe-a-retardement

Il n’y a pas de consensus quant à la définition de la ligne de pauvreté en Inde - et, par conséquent, quant au nombre de pauvres. En 2005, la Banque mondiale évaluait ce dernier à 456 millions de personnes (soit 41,6% de la population) sur la base de son critère habituel : une moyenne de 1,25 dollar de revenu journalier. Au même moment, la Banque asiatique de développement livrait ses propres chiffres. Situant la ligne de pauvreté à 1,35 dollar de revenu journalier, elle évaluait à 54,8% la part de la population indienne (soit 622 millions de personnes) sous ce seuil. L’année suivante, la Commission au plan indienne, sur la base des instruments de mesure qu’elle utilise depuis 1972 - et qui se fonde sur la possibilité de consommer un certain nombre de calories par jour -, estimait à 27,5% la part de la population vivant sous le seuil de pauvreté sur la base des données recueillies par le National Sample Survey en 2004-2005. Les personnes vivant au-dessous du seuil de pauvreté sont celles qui n’ont pas les moyens de s’acheter quotidiennement des aliments représentant 2 100 calories  en ville et 2 400 dans les campagnes. Ce critère est critiqué en raison non seulement de son niveau mais aussi d’une aporie: alors que la pauvreté de masse est censée reculer, le nombre des personnes atteignant ces niveaux de consommation n’augmente pas, 80% des foyers souffrant de carences graves. La Banque mondiale met cette contradiction sur le compte des nouveaux modes de consommation pauvres en calories et sur le fait que la mécanisation du secteur agricole et le développement des moyens de transports nécessitent un moindre apport en calories (The World Bank, Perspectives on Poverty in India, Washington D.C., 2011, p. 8).   Face aux protestations que ce chiffre suscita dans l’opinion, le gouvernement nomma un comité - le Comité Tendulkar du nom de son président - qui substitua de nouveaux critères à celui des calories : la consommation de biens et services en général (y compris l’accès aux soins et à l’éducation) en calculant le pouvoir d’achat en PPP tant dans l’Inde urbaine que rurale et en étendant l’assiette de calcul du taux d’inflation à de nouveaux biens et services. Sur cette base, le comité réévalua à 38% la proportion de pauvres en Inde. En 2006, le rapport de la National Commission for Enterprises in the Unorganised Sector (aussi connue sous le nom de Commission Arjun Sengupta du nom de son président) a, quant à lui, conclu de ses enquêtes que 77% des Indiens vivaient avec moins d’un demi-dollar par jour. Les variations qu’induit une modification minime de l’indicateur retenu montrent que, s’il y a des degrés dans la pauvreté, l’éventail est des plus resserrés, l’Inde étant quoi qu’il arrive le pays qui abrite le plus de pauvres au monde. Une autre étude très détaillée, de l’Oxford Poverty and Human Development Initiative utilisant le Multi-Dimensional Index est parvenue à une conclusion à peine moins pessimiste puisqu’en 2010, elle a évalué à 55% la part des Indiens vivant sous le seuil de pauvreté.

En dépit de ces études contredisant les chiffres flatteurs de la Commission au plan, le gouvernement indien s’en est longtemps tenu aux conclusions de cette dernière - au grand dam de la gauche indienne et d’une partie de l’entourage de Sonia Gandhi, la présidente du Parti du Congrès dont certains membres ont demandé à Montek Ahluwalia, vice-président de la Commission au plan, de changer ses instruments de mesure ou de démissionner. Ahluwalia a contre attaqué à l’automne 2011 en proposant de considérer que les Indiens vivant avec respectivement moins de 32 roupies (soit 0,66 dollar) et 26 roupies (soit 0,53 dollar) par jour, dans les villes et dans les campagnes, soient comptabilisés comme pauvres. Cette contre-proposition a relancé un débat qui n’est pas près de quitter le devant de la scène en Inde mais qui nous oblige, tant qu’il n’est pas tranché, à utiliser les chiffres officiels du pays, ceux de la Commission au plan.