Pauvreté et clientélisme électoral en Colombie

Par Juan Carlos GUERRERO BERNAL et Yann BASSET
Comment citer cet article
Juan Carlos GUERRERO BERNAL et Yann BASSET, "Pauvreté et clientélisme électoral en Colombie", CERISCOPE Pauvreté, 2012, [en ligne], consulté le 11/08/2020, URL : http://ceriscope.sciences-po.fr/pauvrete/content/part2/pauvrete-et-clientelisme-electoral-en-colombie

Plan de l'article:

Les familles bénéficiaires sont éligibles en fonction de leur inscription dans un système de recensement de la pauvreté appelé SISBEN. Celui-ci permet l’identification des personnes éligibles aux programmes d’aide sociale et programmes gouvernementaux mis en œuvre pour combattre la pauvreté et l’inégalité. Outre FA, ceux-ci sont nombreux et de nature différente : accès subventionné à la santé, aide alimentaire pour enfants en bas âge ou les personnes âgées, protection sociale pour les personnes âgées, subventions pour l’acquisition ou la réparation de logements sociaux urbains ou ruraux, crédit subventionné pour l’accès à l’éducation supérieure. Mis en place par le gouvernement colombien à partir de 1995, le SISBEN a connu différentes réformes, notamment pour modifier et corriger les indices mesurant la qualité de vie. La première du système date de 1995, la deuxième de 2002, et la troisième est en phase de préparation depuis 2008 (Documento CONPES Social 117). Il convient de souligner que ce système a été créé afin de cibler les aides sociales, de telle sorte que les plus pauvres et les plus vulnérables en soient les premiers bénéficiaires. La population a été répartie en fonction de son degré de pauvreté en six catégories, dont les trois premières donnent accès à certains des programmes mentionnés.

Le DANE, organisme public qui élabore les recensements en Colombie, a été chargé de développer et de gérer le SISBEN, c’est-à-dire de collecter les informations nécessaires pour la conception, l’élaboration et la réalisation des indices. Il ne se charge pas directement de l’enregistrement de la population mais conçoit les enquêtes réalisées par les autorités municipales. Ainsi, les différentes entités étatiques qui gèrent les programmes sociaux effectuent une sélection de la population bénéficiaire à partir des informations contenues dans le SISBEN. En dernier ressort, les autorités municipales sont celles qui ont la haute main sur la sélection finale des bénéficiaires des aides sociales.

Et c'est bien là que réside le problème. Dans certaines municipalités, des anecdotes circulent qui relatent comment les maires successifs ont affilié leurs clientèles politiques au SISBEN. Ainsi, en 2009, près de vingt millions de personnes (42,64% de la population) étaient enregistrées dans la catégorie 1 du SISBEN qui ouvre l’accès au programme FA. Les variations géographiques se lisent sur la carte ci-dessous. Bien que nous ne représentions que le pourcentage de population de la catégorie 1 du SISBEN (la plus pauvre), on constate que dans un certain nombre de municipalités plus de 100% de la population figurent dans cette catégorie !

Il est par ailleurs instructif de comparer cette carte à celle de la pauvreté telle que celle-ci a été évaluée par le DANE en fonction des NBI. S’il existe bien une corrélation entre les deux variables (coefficient de Pearson de 0,45), celle-ci est relativement faible. Il est donc utile de cartographier la différence entre le pourcentage de la population en SISBEN 1 et celui figurant en NBI. La nature de ces deux séries statistiques est certes différente, mais celles-ci sont calculées sur la même base (la population totale à seulement une année de distance) et sont toutes deux censées mesurer la pauvreté même si elles le font à partir de méthodologies différentes.

La carte suivante nous montre (en couleurs froides) les zones où la population pauvre est sous-représentée dans le SISBEN et (en couleurs chaudes) celles où les registres du SISBEN 1 comprennent des personnes qui ne devraient pas y figurer eu égard à leur situation sociale. Les départements orientaux, celui du Chocó (côte pacifique) ou celui de La Guajira (pointe nord-est), semblent être mal couverts par le SISBEN, ce qui s’explique probablement par la sous-administration de ces départements particulièrement pauvres et éloignés des institutions centrales du pays. Etant donnée la proportion totale de population inscrite en SISBEN 1, les anomalies semblent plutôt concerner les différences les plus fortement positives, principalement situées sur la côte caraïbe, dans les départements de Casanare et de Putumayo. Les municipalités concernées se caractérisent de toute évidence par l’enregistrement dans le SISBEN d’une population qui ne devrait pas y figurer parce qu’elle ne répond pas aux critères de pauvreté établis, qu'elle ne réside pas dans la commune en question ou encore parce qu’il s'agit d'enregistrements fictifs (personnes décédées qui n’ont pas été radiées, voire personnes fictives inscrites dans le but de détourner des ressources de manière frauduleuse).

Finalement, dans les grandes villes que sont Bogotá, Medellín, et Cali, la différence entre la part de la population en SISBEN 1 et celle en NBI ne dépasse pas dix points. Ces municipalités possèdent en effet une taille critique qui leur permet d’avoir des administrations municipales plus professionnelles et efficaces, ce qui se traduit visiblement par une meilleure utilisation du SISBEN.

La répartition territoriale des familles bénéficiaires de FA se conforme très clairement à la distribution des personnes en SISBEN 1 (coefficient de Pearson de 0,92). Les écarts en la matière peuvent être dus a priori aux déplacés, aux Indiens non enregistrés dans le SISBEN ou encore aux distorsions démographiques qui s'expliquent par le fait que le programme FA concerne les familles et non les individus.

On pourrait espérer que la distribution des aides dans le cadre du programme FA soit finalement plus conforme à la distribution de la pauvreté, les familles devant en effet démontrer qu’elles respectent les exigences liées au programme (visites médicales, scolarité des enfants), ce qui devrait éviter une partie des inscriptions fictives que l'on observe pour le SISBEN 1. Il semble toutefois que ce ne soit pas le cas : si la corrélation entre la population en NBI et la population inscrite en SISBEN 1 était d’à peine 0,45, celle entre la première et le pourcentage de bénéficiaires de FA est de seulement 0,36. Ce chiffre montre que la concentration du programme FA est déficiente et suggère son détournement ou même l'usage clientéliste qui en est fait.