La pauvreté dans les villes chinoises : le cas des migrants

Par Alice EKMAN
Comment citer cet article
Alice EKMAN, "La pauvreté dans les villes chinoises : le cas des migrants", CERISCOPE Pauvreté, 2012, [en ligne], consulté le 21/08/2018, URL : http://ceriscope.sciences-po.fr/pauvrete/content/part2/la-pauvrete-dans-les-villes-chinoises-le-cas-des-migrants

Note de l'auteur : Cet article a été rédigé en juillet 2011. Des assouplissements du "hukou", le permis de résidence, ont eu lieu depuis dans certaines provinces (Sichuan, par exemple).

La question de la pauvreté en Chine est relativement peu traitée alors que l’économie chinoise est en pleine croissance. Pourtant, même si, durant ces trente dernières années de réformes économiques, des efforts significatifs ont été menés pour réduire la pauvreté, celle-ci demeure massive et représente un défi majeur pour le gouvernement chinois à court et moyen terme. Deux catégories de population pauvre existent en Chine : celle des zones rurales, la plus démunie et la plus importante (en 2011, 128 millions de ruraux, près de 10% de la population du pays, vivent au-dessous du seuil de pauvreté établi à 2 300 yuan/an par les autorités chinoises, soit environ 270 euros/an) et celle des villes, constituée principalement de migrants.

Les migrants, ou nongmingong (农民工- littéralement les « paysans ouvriers »), paysans venus en zone urbaine chercher du travail et une opportunité d’améliorer leurs conditions de vie, constituent désormais entre un quart et un tiers de la population des grandes villes chinoises. Les migrations des zones rurales vers les zones urbaines ont fortement augmenté à partir des années 1980, avec les réformes économiques, puis se sont multipliées encore davantage au cours des années 1990 et 2000, avec l’augmentation de la demande urbaine de main d’œuvre bon marché et l’écart croissant de revenu entre villes et campagnes. Aujourd’hui, sur la base du sixième recensement national conduit fin 2010, les autorités chinoises estiment le nombre total de migrants (« population flottante », ayant habité hors du lieu de résidence de référence durant les six derniers mois) à 260 millions de personnes environ, soit près de 20% de la population totale du pays.

L’examen particulier de la situation des migrants, nouvelle population des villes qui de par sa taille et son statut contraignant constitue une catégorie démographique unique au monde, permet de mieux comprendre les spécificités chinoises de la pauvreté urbaine.

La situation des migrants dans les grandes villes chinoises

Des flux massifs

Les flux migratoires intérieurs sont massifs et s’étendent sur tout le pays, depuis le centre et l’Ouest vers la côte Est. Les nongmingong sont originaires des provinces les plus pauvres, notamment du Sichuan, du Henan, du Hunan, de l’Anhui, du Zhejiang et du Jiangxi et s’orientent vers Pékin, Shanghaï, Shenzhen ou d’autres villes de l’Est. Ces flux sont croissants depuis l’ouverture du pays au début des années 1980, et particulièrement depuis les années 2000, avec une dizaine de millions de migrants arrivant en ville chaque année. Le dernier recensement national, dont les premiers résultats ont été publiés en avril 2011, montre qu’en 2010 la population de la zone Est a augmenté de 37, 98%, contre 35.57% en 2000. Depuis 2000, c’est à l’Ouest que le déclin de la population a été le plus rapide. Ces dernières années toutefois, certains migrants commencent à rejoindre les villes de l’intérieur, signe d’un transfert industriel et d’un début de restructuration du modèle de développement économique chinois. Dans ces villes de l’intérieur, plus proches de chez eux et où la compétition est moins forte, les migrants ont accès à de nouvelles opportunités d’emplois et à des conditions de travail parfois supérieures à celles des usines du Guangdong et des autres provinces de la zone côtière.

Non seulement les flux sont massifs mais ils pèsent de plus en plus sur la démographie des grandes villes. A Pékin, d’après le bureau des statistiques de la municipalité, le nombre des résidents originaires d’autres provinces s’élevait à plus de 7 millions en 2010, soit plus d’un tiers de la population totale de la capitale, alors qu’il y a dix ans, seul un résident pékinois sur cinq était migrant. De même, à Shanghai, on considère qu’entre un tiers et un quart de la population de la ville est actuellement constituée de migrants. La plus grande concentration de nongmingong se trouve autour du delta de la rivière des Perles, dans la province du Guangdong, où se situent un très grand nombre d’usines et donc une forte demande de main-d’œuvre. Dans certaines villes de cette province, les migrants sont devenus plus nombreux que les résidents permanents.

Parce qu’ils disposent toujours de terres agricoles (souvent trop petites pour pouvoir en vivre - la terre, encore « propriété collective » en Chine, est attribuée par les collectifs ruraux et seul le droit d’utilisation est cessible ou transmissible) et parce qu’ils y ont encore de la famille, la majorité des migrants garde un lien étroit avec leur village. Beaucoup y rentrent chaque année à l’occasion du nouvel an chinois, avec des économies en espèces et des cadeaux. Les flux de population sont alors massifs, comme en témoigne les dizaines de millions de migrants qui se concentrent tous les ans dans les gares à l’approche du nouvel an chinois. Beaucoup de migrants espèrent retourner définitivement dans leur localité d’origine une fois qu’ils auront pu economiser assez d’argent pour y vivre dans de meilleures conditions. D’après une étude conduite en 2010 par l’université Renmin de Pékin, près d’un tiers des jeunes migrants âgés d’une vingtaine d’années préfèreraient construire une maison dans leur village d’origine plutôt que d’acheter un logement en ville, et seuls 7% d’entre eux se considéraient comme citadins. Toutefois, en pratique, la date du retour est souvent reportée et l’installation en ville devient durable.



Une cohérence économique

Les ouvriers migrants constituent un des moteurs du développement économique des villes chinoises, que ce soit en fournissant la main-d’œuvre aux usines d’investissement étranger et local sur la zone côtière, aux équipes de construction de tours et autres chantiers de grande envergure, ou en alimentant le secteur des services en plein essor. D’après une étude publiée par l’OCDE en février 2010,  ils représenteraient plus de 40% de la force de travail urbaine. L’arrivée des migrants a accéléré la transformation de l’économie urbaine et la segmentation du marché du travail en ville. Les hommes comme les femmes occupent les emplois qui n’exigent pas de qualification et qui sont délaissés par les résidents citadins permanents. Des professions entières sont désormais catégorisées nongmingong. Certains emplois sont, dans les grandes villes chinoises, systématiquement occupés par des migrants : ouvriers dans le BTP, dans les usines, serveurs/plongeurs dans les hôtels et restaurants, agents de sécurité (les baoan, omniprésents dans les villes chinoises), livreurs d’eau potable, de charbon ou de restauration rapide, vendeurs à la sauvette, petits commerçants, entre autres. Outre les emplois ouvriers en usine et ceux de service dans la restauration ou dans d’autres secteurs, les femmes, généralement moins bien rémunérées que les hommes, travaillent souvent comme femmes de ménage, gardes d’enfants voire, plus rarement, masseuses ou prostituées.

Le travail migrant participe également au développement des zones rurales. Les nongmingong envoient régulièrement de l’argent à la famille et aux proches restés au village. Ces versements, qui peuvent représenter plus de la moitié des revenus totaux de l’ouvrier migrant, permettent souvent d’améliorer considérablement le niveau de vie de leurs destinataires, parfois d’ouvrir un commerce et, par conséquent, de développer l’activité économique du village. Dans les campagnes chinoises, de nombreux parents, âgés, vivent grâce à l’envoi d’argent de leurs enfants travaillant en ville. Certains migrants réussissent après plusieurs années de travail à réunir assez d’argent pour construire une maison familiale, et l’équiper en appareils électroménagers (réfrigérateurs, machine à laver, télévision à écran plat, etc). Ces maisons détonnent dans le village, où la majorité des logements sont encore rudimentaires. D’autres migrants, de retour, parviennent à créer leur propre entreprise avec l’épargne accumulée en ville  - entreprises souvent de petites tailles, sans salariés extérieurs à la famille, dans le secteur agricole, les transports ou la vente au détail. De manière générale, qu’ils soient en ville ou de retour à la campagne, les migrants jouent aujourd’hui un rôle déterminant dans la transformation économique de leur communauté rurale d’origine.

Une situation précaire

Le revenu mensuel d’un ouvrier migrant oscille généralement entre 1 000 et 3 000 yuan par mois (soit entre 120 et 350 euros environ). Les écarts de rémunérations entre professions sont importants : un ouvrier dans le secteur du BTP peut gagner entre 150 et 200 Yuan par jour (entre 17 et 23 euros environ), alors qu’une femme de ménage perçoit entre 20 et 30 yuan par jour (entre 2,30 et 3,50 euros environ - source : entretiens auprès de migrants, Pékin, juillet 2011). Bien qu’inférieures aux revenus des citadins « permanents », ces sommes sont largement supérieures à celles que les migrants pouvaient espérer percevoir en cultivant leurs terres dans leur province d’origine.

Ces dix dernières années, la rémunération des ouvriers migrants a fortement augmenté, en particulier dans les usines.  Par exemple, le salaire moyen dans les usines de chaussures de Dongguan, une des villes « atelier » au Sud de la Chine, près de Shenzhen, était d’environ 500 yuan (60 euros environ) au milieu des années 1990, il a progressivement augmenté à partir du milieu des années 2000 pour atteindre près de 1 500 yuan (175 euros environ) actuellement. Même si l’on note une baisse ponctuelle mais sensible à la fin des années 2008 et durant l’année 2009 sous les effets de la crise économique et financière, les revenus des ouvriers ont globalement augmenté de façon continue durant les années 2000. Avec un besoin de main-d’œuvre croissant et des mouvements sociaux à répétition dans les usines du Sud du pays, la pression sur les rémunérations reste forte. Toutefois, si celles-ci permettent aux ouvriers migrants de subvenir à leurs besoins vitaux et d’améliorer les conditions de vie des proches restés à la campagne, la majorité d'entre eux mène en ville une existence marquée par la pauvreté et l’exclusion.

Hukou et désavantages sociaux

La situation précaire des migrants en zone urbaine est directement liée au système d’enregistrement de la résidence de référence. Le hukou est un livret de résidence, sorte de passeport intérieur détenu par chaque Chinois, qui ouvre droit à une partie des prestations sociales et aux services publics, sur le lieu de résidence. Depuis 1953, date à laquelle le gouvernement communiste mit en place une séparation rigoureuse entre zones urbaines et rurales, deux types de hukou existent : rural ou urbain. Celui-ci est décerné à la naissance, et il est extrêmement difficile d’en changer. Ce système, créé à l’origine pour limiter l’afflux massif de paysans dans les villes, est désormais un frein majeur à l’intégration des migrants en ville, qui demeurent classifiés « paysans » du fait de leur hukou rural et ne peuvent bénéficier du même accès aux services publics et aux prestations sociales que les autres citadins. En Chine, la réglementation stricte des avantages sociaux lie durablement les résidents à une localité précise.

L’industrialisation rapide des trois dernières décennies a nécessité un assouplissement des barrières migratoires, notamment afin d’exploiter le surplus de main d’œuvre issu des zones rurales. Toutefois, le hukou continue à jouer un rôle majeur en Chine, pour l’accès au logement, aux soins de santé et à l’éducation en ville mais aussi l’établissement des contrats de travail - de nombreux employeurs exigent que leurs salariés soient détenteurs d’un hukou de leur lieu d’emploi. En pratique, méthodes de recrutement, salaires, avantages sociaux, conditions de travail en ville sont tous  défavorables à un ouvrier possédant un hukou rural.

Du fait du système du hukou et des fortes disparités entre villes et campagnes chinoises, le cas des ouvriers migrants en Chine est, dans une certaine mesure, comparable à celui des immigrés clandestins dans de nombreux pays développés, même si aucune frontière n’est franchie dans le cas chinois. Les deux populations font souvent face aux mêmes difficultés (accès limité à l’emploi, mauvaises conditions de travail, protection sociale faible ou inexistante) et adoptent des pratiques assez similaires (vie en communauté, envoi d’argent aux proches, visites au village ou regroupement familial progressif).

Decalages profonds

Une ville, deux modes de vie

La population des villes chinoises peut ainsi se diviser en deux catégories distinctes : les résidents urbains qui disposent d’un hukou de la ville et ceux qui n’en disposent pas, considérés comme « migrants » quelle que soit leur situation (nombre d’années de résidence en ville, emploi occupé, etc). Cette différence de statut a un impact majeur sur la démographie des villes chinoises. Elle renforce l’hétérogénéité de la population urbaine, puisque parmi les habitants d’une même ville, deux groupes  - permanents et migrants - se distinguent fortement de par leur situation économique, géographique, familiale et plus généralement leur mode de vie.

Le quotidien des migrants et des permanents est en effet diamétralement opposé. Celui des premiers est rythmé par le travail, qui occupe la quasi-totalité de leurs journées. La plupart d’entre eux travaillent plus de douze heures par jour, six ou sept jours par semaine, toute l’année, à l’exception de la semaine du nouvel an chinois, seule période où les ouvriers ont droit à un congé. Les loisirs sont souvent limités aux jeux de société (cartes, majong, etc). Même si certains migrants disposent d'un peu de temps libre et perçoivent des revenus qui leur permettraient de vivre et de consommer différemment, la majorité d’entre eux ne modifient pas radicalement leur mode de vie, préférant éviter toute dépense superflue pour envoyer le maximum d’argent aux proches restés au village. Les seuls extras sont souvent les dépenses de communication -  téléphone portable et recharges - pour rester en contact avec la famille et être joignable en cas de nouvelles opportunités de travail.

Comme toutes les populations pauvres, les migrants vivent au jour le jour et redoutent toute dépense imprévue qui pourrait subséquemment mener à la misère : frais de santé, de fournitures scolaires, augmentation du loyer, fuite d’eau dans l’habitation, etc. L’accident de travail est particulièrement redouté, surtout par les ouvriers d'usine et de la construction dont les conditions de travail sont difficile et ne respectent pas toujours les normes de sécurité. En cas d'accident, l’indemnisation est faible ou inexistante et l’incapacité de travailler signifie l’arrêt immédiat des rentrées d’argent, beaucoup d’ouvriers étant payés à la pièce ou à la journée. Sans accès aux prestations sociales et souvent sans connaissance du droit du travail, les migrants ne peuvent compter que sur eux-mêmes ou sur leurs proches en cas de difficultés.

Dans ce contexte, le rapport au temps est fondamentalement différent pour chaque catégorie de citadins. Pour les migrants, le quotidien prime sur les projets de moyen ou long terme. Les préoccupations des deux populations elles-mêmes sont très différentes : les nongmingong espèrent avant tout être payés, ne par tomber malades, pouvoir scolariser leurs enfants, voir plus souvent leurs proches… alors que la classe moyenne émergente des villes cherche à obtenir une augmentation, scolariser son enfant dans la meilleure école de la ville, partir plus souvent en vacances à l'étranger ou encore acquérir une plus grosse voiture. Dans les villes chinoises en pleine transition économique, les uns ont depuis de nombreuses années pleinement accès à la nouvelle société de consommation tandis que les autres la découvrent tout juste. Même si ce décalage entre les modes de vie tend à se réduire parmi les jeunes  -  les nongmingong de la deuxième génération commencent progressivement à adopter les mêmes pratiques que les citadins du même âge : usage de téléphone portable et d’Internet, shopping, loisirs, etc. -  la majorité des urbains originaires des campagnes continue de vivre en fort décalage avec la population des grandes villes.

Les migrants se différencient également du reste de la population urbaine par leur vie familiale. Une majorité d'entre eux arrivent en ville seuls ou en couple après avoir laissé leurs enfants à la garde de leurs grands-parents restés au village - essentiellement parce que leur inscription dans les écoles en ville est difficile, voire impossible. D’après un rapport de 2010 sur la population migrante conduit par la Commission nationale de la population et du planning familial, plus de seize millions de personnes âgées vivaient avec de jeunes enfants dans les zones rurales. Beaucoup de parents ne voient leurs enfants qu'une fois par an, au moment du nouvel an chinois. Parfois, les parents sont partis en ville depuis si longtemps que les enfants ne les reconnaissent plus et n’entretiennent plus aucun lien affectif avec eux. Même si de plus en plus de migrants se déplacent avec leur famille et qu’une nouvelle génération d’enfants de migrants naît en ville, le nombre d'enfants grandissant loin de leurs parents reste encore très élevé parmi la population migrante.

Ces décalages au sein de la population urbaine sont renforcés par la structure des villes chinoises où bien souvent les migrants vivent en communauté fermées. La majorité des nongmingong habite sur leur lieu de travail ou à proximité, soit dans un quartier aux habitations modestes et configuré comme un village à l’intérieur de la ville, soit dans des dortoirs spécifiquement aménagés à leur intention. C’est notamment le cas des ouvriers du bâtiment ou des usines ; bien souvent, l’employeur met à leur disposition, en contrepartie d’une faible retenue sur salaire, lit et nourriture. Dans les deux cas, les migrants vivent quasi exclusivement entre eux. Caractérisés par une vie en communauté et des échanges limités avec le reste de la ville, les villages de migrants forment des quartiers autonomes au sein du tissu urbain. L’entraide y est souvent forte -  surtout entre personnes originaires de la même province ou entre collègues - car indispensable pour faire face aux difficultés du quotidien, pallier l’absence de protection sociale et obtenir des informations d’ordre professionnel (rémunérations et conditions de travail pratiquées par différents employeurs, nouvelles opportunités d’emploi, etc).

Une intégration limitée

Le problème de l'intégration de la population migrante au sein des villes se pose alors que les nongmingong n’ont pas ou très peu de contacts avec le reste de la population urbaine. Les dortoirs ou les quartiers « communauté » ne favorisent pas les échanges, et le travail en usine nécessite peu de relation avec le reste de la population. Certains métiers tels que serveurs, agents de sécurité, vendeurs à la sauvette et autres petits commerçants permettent l'établissement d'échanges plus fréquents avec les citadins permanents, mais ils sont souvent de nature strictement professionnelle. De nombreux migrants habitant en ville depuis plusieurs années n’ont établi aucune relation avec la population citadine permanente. Les liens amicaux ou a fortiori amoureux entre migrants et non-migrants sont rares, y compris parmi les jeunes.

La population « permanente » elle-même ne facilite pas toujours l’intégration des migrants, voire contribue parfois à accentuer leur isolement. Repérables au premier coup d’œil - plus hâlés, plus minces parfois, plus modestement vêtus que le reste de la population ou encore parlant le mandarin avec un accent -, les nongmingong font régulièrement l’objet de discriminations. Désignés comme personnes de l’extérieur (waidiren) par les citadins de naissance, ils sont régulièrement accusés d’occuper les emplois des « natifs », d’envahir les transports en commun, de répandre les maladies sexuellement transmissibles et d’augmenter le taux de criminalité.

L’école n'est pas davantage un facteur d’intégration, puisque les enfants de migrants ne peuvent s'inscrire dans un établissement public en ville, ne disposant pas du hukou citadin. Soit l'enfant n'est pas scolarisé, soit il l'est mais dans une école pour enfants de migrants, aux frais d'inscription acessibles, souvent créée et gérée bénévolement par les nongmingong eux-mêmes. Ces écoles, qui se sont multipliées par centaines dans les grandes villes au cours des dix dernières années, sont souvent rudimentaires et de qualité médiocre. Les efforts récents de certaines municipalités pour permettre l’inscription des enfants de migrants dans les établissements publics n'ont pas beaucoup changé la donne : si de nombreuses écoles n’interdisent plus formellement l'inscription des enfants de nongmingong, elles demandent désormais des donations aux parents qui, la plupart du temps, ne peuvent s’en acquitter.

Reduire les décalages ?

La volonté gouvernementale et l'amélioration des conditions de travail

Depuis qu’ils sont arrivés au pouvoir en 2003, le Président Hu Jintao et le Premier ministre Wen Jiabao ont régulièrement souligné l’importance de venir en aide aux démunis, particulièrement aux paysans pauvres et migrants travaillant en ville. Plus récemment, la réduction de la pauvreté a été l’une des grandes priorités annoncées par le 12e plan quinquennal (2011-2015) approuvé en mars 2011 qui prévoit notamment la création de 45 millions d’emplois dans les villes, une augmentation du niveau des revenus les plus faibles et mentionne explicitement la nécessité de promouvoir l’égalité de l’emploi entre migrants et résidents urbains permanents.

Le gouvernement considère d’autant plus sérieusement le problème de la pauvreté et des nongmingong que celui-ci représente une source potentielle d’instabilité majeure pour le régime. Les migrants ont été à l’origine de nombreux mouvements sociaux au cours de ces cinq dernières années, protestant contre leur licenciement sans perspective de reconversion (fin 2008-début 2009, en pleine crise économique), contre le stress et les mauvaises conditions de travail (premier semestre 2010 au sein d’entreprises étrangères – Foxconn, Honda, Toyota, etc. – ou chinoises) ou contre le non-paiement de leur salaire, pratique courante au sein des grandes comme des petites usines. La nouvelle génération de migrants, née dans les années 1980 et qui travaille à son tour dans les grandes usines exprime des attentes beaucoup plus forte que la génération précédente, qui faisait preuve d’une certaine résignation. Ces jeunes veulent se marier, avoir des enfants en ville, y ouvrir un petit commerce... Le mécontentement observé à travers les mouvements sociaux de ces dernières années souligne, dans une certaine mesure, ce changement de génération chez les ouvriers migrants qui désormais comparent leur situation davantage à celle des autres citadins qu'à celle des personnes restées au village.

L’amélioration des conditions de travail, la flexibilité du système d’enregistrement de la résidence permanente et plus généralement l’intégration des migrants en ville constituent des questions d'autant plus urgentes pour le pouvoir qu’elles sont largement relayées par les médias. Au début du mois de mars 2010, onze journaux ont défié la censure en publiant à l’attention du parlement chinois, de l’Assemblée populaire nationale et du gouvernement, une tribune commune extraordinaire réclamant l’abolition rapide du système du hukou.

De fait, les conditions de travail des migrants, notamment celles des ouvriers, s’améliorent progressivement. Depuis janvier 2008, la Chine dispose d’un nouveau code du travail, plus favorable aux salariés. Surtout, la hausse de la contestation et la fréquence du turnover ont fait comprendre aux chefs d’entreprises qu’ils devaient offrir de meilleures conditions de travail. Les réputations des usines et des patrons se font et se défont très rapidement. De mieux en mieux informés sur le montant des salaires et les conditions de travail existant dans chacune des usines, les ouvriers se réorientent rapidement vers les meilleures opportunités.

Des défis majeurs

Toutefois, malgré ces améliorations, la situation des ouvriers migrants demeure très précaire, le problème principal restant celui du hukou. Le système d’enregistrement de la résidence a été assoupli au fil des ans, notamment dans les régions continentales et occidentales. Certaines villes, de petite et moyenne tailles, ont commencé à autoriser l’enregistrement des migrants comme résidents, ce qui leur permet de bénéficier des droits afférents à ce nouveau statut. Plusieurs grandes villes, comme Shanghai, initient des assouplissements tels que, par exemple, la création d’une carte verte qui permet l’inscription des enfants de migrants dans les écoles. Toutefois, ces assouplissements restent jusqu'à présent insuffisants pour améliorer de façon significative les conditions de vie des migrants. Shanghai, par exemple, a annoncé en 2009 que sept années de travail dans la ville, avec acquittement des cotisations sociales, permettraient d'obtenir un hukou de la municipalité. Mais la grande majorité des nongmingong de la ville n’a pu bénéficier de cette mesure, car ils travaillent au noir, sans contrat et donc sans versement de cotisations sociales.

Le hukou constitue toujours un frein majeur à l’intégration des nouvelles populations urbaines. Dans la plupart des municipalités, le système d’enregistrement de la résidence permanente est toujours appliqué à la lettre et défavorise d'emblée les populations s'installant en ville. Il segmente le marché du travail, réduit la mobilité géographique et contribue à la division des familles. Il rend également difficile, voire impossible, l’accès au logement (les autorités municipales ne proposent les nouvelles habitations à loyer modéré qu'aux seuls résidents enregistrés dans la ville). Surtout, le hukou limite l’accès des enfants de migrants aux écoles publiques des villes et empêche de ce fait leur ascension sociale au mérite.

Le gouvernement reconnaît désormais que les migrations jouent un rôle positif dans le développement économique du pays mais il cherche à maintenir les flux à des niveaux contrôlables. Il craint notamment qu’une arrivée massive de migrants ne provoque de graves problèmes dans les grandes villes du pays (saturation des services et du logement, augmentation de la criminalité, mouvements sociaux, etc.). Au-delà de la question du hukou et de celle de l’intégration des populations d’origine rurale, l’extension de la protection sociale représente l’enjeu majeur de la lutte contre la pauvreté urbaine en Chine. A Hebi dans la province du Henan, par exemple, ou encore à Guyuan dans la région autonome du Ningxia, des migrants se sont vus attribuer un hukou de la ville mais n'étaient toujours pas en droit d'accéder à la protection sociale dont bénéficient les résidents urbains. Le gouvernement a annoncé la création d'une couverture universelle, avec relèvement des pensions de retraite et de l'assurance maladie pour les résidents ruraux, et donc pour les migrants mais l’application d’une telle mesure auprès d’une population aussi nombreuse sera longue, coûteuse et probablement inférieure aux besoins.

Conclusion

Les différences de revenu et de niveau de vie existent dans toutes les sociétés, qu’elles soient développées ou en développement. Mais le cas chinois est particulièrement marquant pour deux raisons : l’ampleur du décalage et le nombre de personnes concernées. Les migrants ne sont pas des marginaux, ils ne représentent pas non plus une minorité au sein des villes. Ils constituent une part significative de la population active et vivent différemment du reste de la population urbaine. Avec eux, émerge une nouvelle catégorie sociale qui n’existe nulle part ailleurs dans le monde, résultat d’un exode rural massif dans le pays le plus peuplé. La population urbaine chinoise est actuellement très hétérogène, presque autant que la population du pays dans son ensemble. A ce jour, les écarts de revenu et les décalages qui en découlent sont visibles à deux niveaux : entre la campagne et les villes et au sein même des villes. Avec l’accroissement du nombre des ouvriers migrants en ville et le maintien du système du hukou, les décalages de niveau et de mode de vie au sein même des populations urbaines se sont progressivement creusés et ajoutés au fossé déjà existant entre villes et campagnes. Réduire ces décalages représente un défi de taille pour le gouvernement, alors que le nombre de migrants continuera d’augmenter au cours des trente prochaines années avec l’urbanisation massive du pays. Le relever est indispensable, car la cohésion de la société chinoise et le développement de la consommation intérieure en dépendent.

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