La pauvreté dans les villes chinoises : le cas des migrants

Par Alice EKMAN
Comment citer cet article
Alice EKMAN, "La pauvreté dans les villes chinoises : le cas des migrants", CERISCOPE Pauvreté, 2012, [en ligne], consulté le 07/12/2019, URL : http://ceriscope.sciences-po.fr/pauvrete/content/part2/la-pauvrete-dans-les-villes-chinoises-le-cas-des-migrants

La volonté gouvernementale et l'amélioration des conditions de travail

Depuis qu’ils sont arrivés au pouvoir en 2003, le Président Hu Jintao et le Premier ministre Wen Jiabao ont régulièrement souligné l’importance de venir en aide aux démunis, particulièrement aux paysans pauvres et migrants travaillant en ville. Plus récemment, la réduction de la pauvreté a été l’une des grandes priorités annoncées par le 12e plan quinquennal (2011-2015) approuvé en mars 2011 qui prévoit notamment la création de 45 millions d’emplois dans les villes, une augmentation du niveau des revenus les plus faibles et mentionne explicitement la nécessité de promouvoir l’égalité de l’emploi entre migrants et résidents urbains permanents.

Le gouvernement considère d’autant plus sérieusement le problème de la pauvreté et des nongmingong que celui-ci représente une source potentielle d’instabilité majeure pour le régime. Les migrants ont été à l’origine de nombreux mouvements sociaux au cours de ces cinq dernières années, protestant contre leur licenciement sans perspective de reconversion (fin 2008-début 2009, en pleine crise économique), contre le stress et les mauvaises conditions de travail (premier semestre 2010 au sein d’entreprises étrangères – Foxconn, Honda, Toyota, etc. – ou chinoises) ou contre le non-paiement de leur salaire, pratique courante au sein des grandes comme des petites usines. La nouvelle génération de migrants, née dans les années 1980 et qui travaille à son tour dans les grandes usines exprime des attentes beaucoup plus forte que la génération précédente, qui faisait preuve d’une certaine résignation. Ces jeunes veulent se marier, avoir des enfants en ville, y ouvrir un petit commerce... Le mécontentement observé à travers les mouvements sociaux de ces dernières années souligne, dans une certaine mesure, ce changement de génération chez les ouvriers migrants qui désormais comparent leur situation davantage à celle des autres citadins qu'à celle des personnes restées au village.

L’amélioration des conditions de travail, la flexibilité du système d’enregistrement de la résidence permanente et plus généralement l’intégration des migrants en ville constituent des questions d'autant plus urgentes pour le pouvoir qu’elles sont largement relayées par les médias. Au début du mois de mars 2010, onze journaux ont défié la censure en publiant à l’attention du parlement chinois, de l’Assemblée populaire nationale et du gouvernement, une tribune commune extraordinaire réclamant l’abolition rapide du système du hukou.

De fait, les conditions de travail des migrants, notamment celles des ouvriers, s’améliorent progressivement. Depuis janvier 2008, la Chine dispose d’un nouveau code du travail, plus favorable aux salariés. Surtout, la hausse de la contestation et la fréquence du turnover ont fait comprendre aux chefs d’entreprises qu’ils devaient offrir de meilleures conditions de travail. Les réputations des usines et des patrons se font et se défont très rapidement. De mieux en mieux informés sur le montant des salaires et les conditions de travail existant dans chacune des usines, les ouvriers se réorientent rapidement vers les meilleures opportunités.

Des défis majeurs

Toutefois, malgré ces améliorations, la situation des ouvriers migrants demeure très précaire, le problème principal restant celui du hukou. Le système d’enregistrement de la résidence a été assoupli au fil des ans, notamment dans les régions continentales et occidentales. Certaines villes, de petite et moyenne tailles, ont commencé à autoriser l’enregistrement des migrants comme résidents, ce qui leur permet de bénéficier des droits afférents à ce nouveau statut. Plusieurs grandes villes, comme Shanghai, initient des assouplissements tels que, par exemple, la création d’une carte verte qui permet l’inscription des enfants de migrants dans les écoles. Toutefois, ces assouplissements restent jusqu'à présent insuffisants pour améliorer de façon significative les conditions de vie des migrants. Shanghai, par exemple, a annoncé en 2009 que sept années de travail dans la ville, avec acquittement des cotisations sociales, permettraient d'obtenir un hukou de la municipalité. Mais la grande majorité des nongmingong de la ville n’a pu bénéficier de cette mesure, car ils travaillent au noir, sans contrat et donc sans versement de cotisations sociales.

Le hukou constitue toujours un frein majeur à l’intégration des nouvelles populations urbaines. Dans la plupart des municipalités, le système d’enregistrement de la résidence permanente est toujours appliqué à la lettre et défavorise d'emblée les populations s'installant en ville. Il segmente le marché du travail, réduit la mobilité géographique et contribue à la division des familles. Il rend également difficile, voire impossible, l’accès au logement (les autorités municipales ne proposent les nouvelles habitations à loyer modéré qu'aux seuls résidents enregistrés dans la ville). Surtout, le hukou limite l’accès des enfants de migrants aux écoles publiques des villes et empêche de ce fait leur ascension sociale au mérite.

Le gouvernement reconnaît désormais que les migrations jouent un rôle positif dans le développement économique du pays mais il cherche à maintenir les flux à des niveaux contrôlables. Il craint notamment qu’une arrivée massive de migrants ne provoque de graves problèmes dans les grandes villes du pays (saturation des services et du logement, augmentation de la criminalité, mouvements sociaux, etc.). Au-delà de la question du hukou et de celle de l’intégration des populations d’origine rurale, l’extension de la protection sociale représente l’enjeu majeur de la lutte contre la pauvreté urbaine en Chine. A Hebi dans la province du Henan, par exemple, ou encore à Guyuan dans la région autonome du Ningxia, des migrants se sont vus attribuer un hukou de la ville mais n'étaient toujours pas en droit d'accéder à la protection sociale dont bénéficient les résidents urbains. Le gouvernement a annoncé la création d'une couverture universelle, avec relèvement des pensions de retraite et de l'assurance maladie pour les résidents ruraux, et donc pour les migrants mais l’application d’une telle mesure auprès d’une population aussi nombreuse sera longue, coûteuse et probablement inférieure aux besoins.