La pauvreté dans les villes chinoises : le cas des migrants

Par Alice EKMAN
Comment citer cet article
Alice EKMAN, "La pauvreté dans les villes chinoises : le cas des migrants", CERISCOPE Pauvreté, 2012, [en ligne], consulté le 07/12/2019, URL : http://ceriscope.sciences-po.fr/pauvrete/content/part2/la-pauvrete-dans-les-villes-chinoises-le-cas-des-migrants

Une ville, deux modes de vie

La population des villes chinoises peut ainsi se diviser en deux catégories distinctes : les résidents urbains qui disposent d’un hukou de la ville et ceux qui n’en disposent pas, considérés comme « migrants » quelle que soit leur situation (nombre d’années de résidence en ville, emploi occupé, etc). Cette différence de statut a un impact majeur sur la démographie des villes chinoises. Elle renforce l’hétérogénéité de la population urbaine, puisque parmi les habitants d’une même ville, deux groupes  - permanents et migrants - se distinguent fortement de par leur situation économique, géographique, familiale et plus généralement leur mode de vie.

Le quotidien des migrants et des permanents est en effet diamétralement opposé. Celui des premiers est rythmé par le travail, qui occupe la quasi-totalité de leurs journées. La plupart d’entre eux travaillent plus de douze heures par jour, six ou sept jours par semaine, toute l’année, à l’exception de la semaine du nouvel an chinois, seule période où les ouvriers ont droit à un congé. Les loisirs sont souvent limités aux jeux de société (cartes, majong, etc). Même si certains migrants disposent d'un peu de temps libre et perçoivent des revenus qui leur permettraient de vivre et de consommer différemment, la majorité d’entre eux ne modifient pas radicalement leur mode de vie, préférant éviter toute dépense superflue pour envoyer le maximum d’argent aux proches restés au village. Les seuls extras sont souvent les dépenses de communication -  téléphone portable et recharges - pour rester en contact avec la famille et être joignable en cas de nouvelles opportunités de travail.

Comme toutes les populations pauvres, les migrants vivent au jour le jour et redoutent toute dépense imprévue qui pourrait subséquemment mener à la misère : frais de santé, de fournitures scolaires, augmentation du loyer, fuite d’eau dans l’habitation, etc. L’accident de travail est particulièrement redouté, surtout par les ouvriers d'usine et de la construction dont les conditions de travail sont difficile et ne respectent pas toujours les normes de sécurité. En cas d'accident, l’indemnisation est faible ou inexistante et l’incapacité de travailler signifie l’arrêt immédiat des rentrées d’argent, beaucoup d’ouvriers étant payés à la pièce ou à la journée. Sans accès aux prestations sociales et souvent sans connaissance du droit du travail, les migrants ne peuvent compter que sur eux-mêmes ou sur leurs proches en cas de difficultés.

Dans ce contexte, le rapport au temps est fondamentalement différent pour chaque catégorie de citadins. Pour les migrants, le quotidien prime sur les projets de moyen ou long terme. Les préoccupations des deux populations elles-mêmes sont très différentes : les nongmingong espèrent avant tout être payés, ne par tomber malades, pouvoir scolariser leurs enfants, voir plus souvent leurs proches… alors que la classe moyenne émergente des villes cherche à obtenir une augmentation, scolariser son enfant dans la meilleure école de la ville, partir plus souvent en vacances à l'étranger ou encore acquérir une plus grosse voiture. Dans les villes chinoises en pleine transition économique, les uns ont depuis de nombreuses années pleinement accès à la nouvelle société de consommation tandis que les autres la découvrent tout juste. Même si ce décalage entre les modes de vie tend à se réduire parmi les jeunes  -  les nongmingong de la deuxième génération commencent progressivement à adopter les mêmes pratiques que les citadins du même âge : usage de téléphone portable et d’Internet, shopping, loisirs, etc. -  la majorité des urbains originaires des campagnes continue de vivre en fort décalage avec la population des grandes villes.

Les migrants se différencient également du reste de la population urbaine par leur vie familiale. Une majorité d'entre eux arrivent en ville seuls ou en couple après avoir laissé leurs enfants à la garde de leurs grands-parents restés au village - essentiellement parce que leur inscription dans les écoles en ville est difficile, voire impossible. D’après un rapport de 2010 sur la population migrante conduit par la Commission nationale de la population et du planning familial, plus de seize millions de personnes âgées vivaient avec de jeunes enfants dans les zones rurales. Beaucoup de parents ne voient leurs enfants qu'une fois par an, au moment du nouvel an chinois. Parfois, les parents sont partis en ville depuis si longtemps que les enfants ne les reconnaissent plus et n’entretiennent plus aucun lien affectif avec eux. Même si de plus en plus de migrants se déplacent avec leur famille et qu’une nouvelle génération d’enfants de migrants naît en ville, le nombre d'enfants grandissant loin de leurs parents reste encore très élevé parmi la population migrante.

Ces décalages au sein de la population urbaine sont renforcés par la structure des villes chinoises où bien souvent les migrants vivent en communauté fermées. La majorité des nongmingong habite sur leur lieu de travail ou à proximité, soit dans un quartier aux habitations modestes et configuré comme un village à l’intérieur de la ville, soit dans des dortoirs spécifiquement aménagés à leur intention. C’est notamment le cas des ouvriers du bâtiment ou des usines ; bien souvent, l’employeur met à leur disposition, en contrepartie d’une faible retenue sur salaire, lit et nourriture. Dans les deux cas, les migrants vivent quasi exclusivement entre eux. Caractérisés par une vie en communauté et des échanges limités avec le reste de la ville, les villages de migrants forment des quartiers autonomes au sein du tissu urbain. L’entraide y est souvent forte -  surtout entre personnes originaires de la même province ou entre collègues - car indispensable pour faire face aux difficultés du quotidien, pallier l’absence de protection sociale et obtenir des informations d’ordre professionnel (rémunérations et conditions de travail pratiquées par différents employeurs, nouvelles opportunités d’emploi, etc).

Une intégration limitée

Le problème de l'intégration de la population migrante au sein des villes se pose alors que les nongmingong n’ont pas ou très peu de contacts avec le reste de la population urbaine. Les dortoirs ou les quartiers « communauté » ne favorisent pas les échanges, et le travail en usine nécessite peu de relation avec le reste de la population. Certains métiers tels que serveurs, agents de sécurité, vendeurs à la sauvette et autres petits commerçants permettent l'établissement d'échanges plus fréquents avec les citadins permanents, mais ils sont souvent de nature strictement professionnelle. De nombreux migrants habitant en ville depuis plusieurs années n’ont établi aucune relation avec la population citadine permanente. Les liens amicaux ou a fortiori amoureux entre migrants et non-migrants sont rares, y compris parmi les jeunes.

La population « permanente » elle-même ne facilite pas toujours l’intégration des migrants, voire contribue parfois à accentuer leur isolement. Repérables au premier coup d’œil - plus hâlés, plus minces parfois, plus modestement vêtus que le reste de la population ou encore parlant le mandarin avec un accent -, les nongmingong font régulièrement l’objet de discriminations. Désignés comme personnes de l’extérieur (waidiren) par les citadins de naissance, ils sont régulièrement accusés d’occuper les emplois des « natifs », d’envahir les transports en commun, de répandre les maladies sexuellement transmissibles et d’augmenter le taux de criminalité.

L’école n'est pas davantage un facteur d’intégration, puisque les enfants de migrants ne peuvent s'inscrire dans un établissement public en ville, ne disposant pas du hukou citadin. Soit l'enfant n'est pas scolarisé, soit il l'est mais dans une école pour enfants de migrants, aux frais d'inscription acessibles, souvent créée et gérée bénévolement par les nongmingong eux-mêmes. Ces écoles, qui se sont multipliées par centaines dans les grandes villes au cours des dix dernières années, sont souvent rudimentaires et de qualité médiocre. Les efforts récents de certaines municipalités pour permettre l’inscription des enfants de migrants dans les établissements publics n'ont pas beaucoup changé la donne : si de nombreuses écoles n’interdisent plus formellement l'inscription des enfants de nongmingong, elles demandent désormais des donations aux parents qui, la plupart du temps, ne peuvent s’en acquitter.