La pauvreté dans les villes chinoises : le cas des migrants

Par Alice EKMAN
Comment citer cet article
Alice EKMAN, "La pauvreté dans les villes chinoises : le cas des migrants", CERISCOPE Pauvreté, 2012, [en ligne], consulté le 07/12/2019, URL : http://ceriscope.sciences-po.fr/pauvrete/content/part2/la-pauvrete-dans-les-villes-chinoises-le-cas-des-migrants

Plan de l'article:

Des flux massifs

Les flux migratoires intérieurs sont massifs et s’étendent sur tout le pays, depuis le centre et l’Ouest vers la côte Est. Les nongmingong sont originaires des provinces les plus pauvres, notamment du Sichuan, du Henan, du Hunan, de l’Anhui, du Zhejiang et du Jiangxi et s’orientent vers Pékin, Shanghaï, Shenzhen ou d’autres villes de l’Est. Ces flux sont croissants depuis l’ouverture du pays au début des années 1980, et particulièrement depuis les années 2000, avec une dizaine de millions de migrants arrivant en ville chaque année. Le dernier recensement national, dont les premiers résultats ont été publiés en avril 2011, montre qu’en 2010 la population de la zone Est a augmenté de 37, 98%, contre 35.57% en 2000. Depuis 2000, c’est à l’Ouest que le déclin de la population a été le plus rapide. Ces dernières années toutefois, certains migrants commencent à rejoindre les villes de l’intérieur, signe d’un transfert industriel et d’un début de restructuration du modèle de développement économique chinois. Dans ces villes de l’intérieur, plus proches de chez eux et où la compétition est moins forte, les migrants ont accès à de nouvelles opportunités d’emplois et à des conditions de travail parfois supérieures à celles des usines du Guangdong et des autres provinces de la zone côtière.

Non seulement les flux sont massifs mais ils pèsent de plus en plus sur la démographie des grandes villes. A Pékin, d’après le bureau des statistiques de la municipalité, le nombre des résidents originaires d’autres provinces s’élevait à plus de 7 millions en 2010, soit plus d’un tiers de la population totale de la capitale, alors qu’il y a dix ans, seul un résident pékinois sur cinq était migrant. De même, à Shanghai, on considère qu’entre un tiers et un quart de la population de la ville est actuellement constituée de migrants. La plus grande concentration de nongmingong se trouve autour du delta de la rivière des Perles, dans la province du Guangdong, où se situent un très grand nombre d’usines et donc une forte demande de main-d’œuvre. Dans certaines villes de cette province, les migrants sont devenus plus nombreux que les résidents permanents.

Parce qu’ils disposent toujours de terres agricoles (souvent trop petites pour pouvoir en vivre - la terre, encore « propriété collective » en Chine, est attribuée par les collectifs ruraux et seul le droit d’utilisation est cessible ou transmissible) et parce qu’ils y ont encore de la famille, la majorité des migrants garde un lien étroit avec leur village. Beaucoup y rentrent chaque année à l’occasion du nouvel an chinois, avec des économies en espèces et des cadeaux. Les flux de population sont alors massifs, comme en témoigne les dizaines de millions de migrants qui se concentrent tous les ans dans les gares à l’approche du nouvel an chinois. Beaucoup de migrants espèrent retourner définitivement dans leur localité d’origine une fois qu’ils auront pu economiser assez d’argent pour y vivre dans de meilleures conditions. D’après une étude conduite en 2010 par l’université Renmin de Pékin, près d’un tiers des jeunes migrants âgés d’une vingtaine d’années préfèreraient construire une maison dans leur village d’origine plutôt que d’acheter un logement en ville, et seuls 7% d’entre eux se considéraient comme citadins. Toutefois, en pratique, la date du retour est souvent reportée et l’installation en ville devient durable.



Une cohérence économique

Les ouvriers migrants constituent un des moteurs du développement économique des villes chinoises, que ce soit en fournissant la main-d’œuvre aux usines d’investissement étranger et local sur la zone côtière, aux équipes de construction de tours et autres chantiers de grande envergure, ou en alimentant le secteur des services en plein essor. D’après une étude publiée par l’OCDE en février 2010,  ils représenteraient plus de 40% de la force de travail urbaine. L’arrivée des migrants a accéléré la transformation de l’économie urbaine et la segmentation du marché du travail en ville. Les hommes comme les femmes occupent les emplois qui n’exigent pas de qualification et qui sont délaissés par les résidents citadins permanents. Des professions entières sont désormais catégorisées nongmingong. Certains emplois sont, dans les grandes villes chinoises, systématiquement occupés par des migrants : ouvriers dans le BTP, dans les usines, serveurs/plongeurs dans les hôtels et restaurants, agents de sécurité (les baoan, omniprésents dans les villes chinoises), livreurs d’eau potable, de charbon ou de restauration rapide, vendeurs à la sauvette, petits commerçants, entre autres. Outre les emplois ouvriers en usine et ceux de service dans la restauration ou dans d’autres secteurs, les femmes, généralement moins bien rémunérées que les hommes, travaillent souvent comme femmes de ménage, gardes d’enfants voire, plus rarement, masseuses ou prostituées.

Le travail migrant participe également au développement des zones rurales. Les nongmingong envoient régulièrement de l’argent à la famille et aux proches restés au village. Ces versements, qui peuvent représenter plus de la moitié des revenus totaux de l’ouvrier migrant, permettent souvent d’améliorer considérablement le niveau de vie de leurs destinataires, parfois d’ouvrir un commerce et, par conséquent, de développer l’activité économique du village. Dans les campagnes chinoises, de nombreux parents, âgés, vivent grâce à l’envoi d’argent de leurs enfants travaillant en ville. Certains migrants réussissent après plusieurs années de travail à réunir assez d’argent pour construire une maison familiale, et l’équiper en appareils électroménagers (réfrigérateurs, machine à laver, télévision à écran plat, etc). Ces maisons détonnent dans le village, où la majorité des logements sont encore rudimentaires. D’autres migrants, de retour, parviennent à créer leur propre entreprise avec l’épargne accumulée en ville  - entreprises souvent de petites tailles, sans salariés extérieurs à la famille, dans le secteur agricole, les transports ou la vente au détail. De manière générale, qu’ils soient en ville ou de retour à la campagne, les migrants jouent aujourd’hui un rôle déterminant dans la transformation économique de leur communauté rurale d’origine.

Une situation précaire

Le revenu mensuel d’un ouvrier migrant oscille généralement entre 1 000 et 3 000 yuan par mois (soit entre 120 et 350 euros environ). Les écarts de rémunérations entre professions sont importants : un ouvrier dans le secteur du BTP peut gagner entre 150 et 200 Yuan par jour (entre 17 et 23 euros environ), alors qu’une femme de ménage perçoit entre 20 et 30 yuan par jour (entre 2,30 et 3,50 euros environ - source : entretiens auprès de migrants, Pékin, juillet 2011). Bien qu’inférieures aux revenus des citadins « permanents », ces sommes sont largement supérieures à celles que les migrants pouvaient espérer percevoir en cultivant leurs terres dans leur province d’origine.

Ces dix dernières années, la rémunération des ouvriers migrants a fortement augmenté, en particulier dans les usines.  Par exemple, le salaire moyen dans les usines de chaussures de Dongguan, une des villes « atelier » au Sud de la Chine, près de Shenzhen, était d’environ 500 yuan (60 euros environ) au milieu des années 1990, il a progressivement augmenté à partir du milieu des années 2000 pour atteindre près de 1 500 yuan (175 euros environ) actuellement. Même si l’on note une baisse ponctuelle mais sensible à la fin des années 2008 et durant l’année 2009 sous les effets de la crise économique et financière, les revenus des ouvriers ont globalement augmenté de façon continue durant les années 2000. Avec un besoin de main-d’œuvre croissant et des mouvements sociaux à répétition dans les usines du Sud du pays, la pression sur les rémunérations reste forte. Toutefois, si celles-ci permettent aux ouvriers migrants de subvenir à leurs besoins vitaux et d’améliorer les conditions de vie des proches restés à la campagne, la majorité d'entre eux mène en ville une existence marquée par la pauvreté et l’exclusion.

Hukou et désavantages sociaux

La situation précaire des migrants en zone urbaine est directement liée au système d’enregistrement de la résidence de référence. Le hukou est un livret de résidence, sorte de passeport intérieur détenu par chaque Chinois, qui ouvre droit à une partie des prestations sociales et aux services publics, sur le lieu de résidence. Depuis 1953, date à laquelle le gouvernement communiste mit en place une séparation rigoureuse entre zones urbaines et rurales, deux types de hukou existent : rural ou urbain. Celui-ci est décerné à la naissance, et il est extrêmement difficile d’en changer. Ce système, créé à l’origine pour limiter l’afflux massif de paysans dans les villes, est désormais un frein majeur à l’intégration des migrants en ville, qui demeurent classifiés « paysans » du fait de leur hukou rural et ne peuvent bénéficier du même accès aux services publics et aux prestations sociales que les autres citadins. En Chine, la réglementation stricte des avantages sociaux lie durablement les résidents à une localité précise.

L’industrialisation rapide des trois dernières décennies a nécessité un assouplissement des barrières migratoires, notamment afin d’exploiter le surplus de main d’œuvre issu des zones rurales. Toutefois, le hukou continue à jouer un rôle majeur en Chine, pour l’accès au logement, aux soins de santé et à l’éducation en ville mais aussi l’établissement des contrats de travail - de nombreux employeurs exigent que leurs salariés soient détenteurs d’un hukou de leur lieu d’emploi. En pratique, méthodes de recrutement, salaires, avantages sociaux, conditions de travail en ville sont tous  défavorables à un ouvrier possédant un hukou rural.

Du fait du système du hukou et des fortes disparités entre villes et campagnes chinoises, le cas des ouvriers migrants en Chine est, dans une certaine mesure, comparable à celui des immigrés clandestins dans de nombreux pays développés, même si aucune frontière n’est franchie dans le cas chinois. Les deux populations font souvent face aux mêmes difficultés (accès limité à l’emploi, mauvaises conditions de travail, protection sociale faible ou inexistante) et adoptent des pratiques assez similaires (vie en communauté, envoi d’argent aux proches, visites au village ou regroupement familial progressif).