Quelles « mesures » pour quantifier la pauvreté ? Les indicateurs produits par les organisations internationales

Par Benoît MARTIN
Comment citer cet article
Benoît MARTIN, "Quelles « mesures » pour quantifier la pauvreté ? Les indicateurs produits par les organisations internationales", CERISCOPE Pauvreté, 2012, [en ligne], consulté le 07/12/2019, URL : http://ceriscope.sciences-po.fr/pauvrete/content/part1/quelles-mesures-pour-quantifier-la-pauvrete

« On ne saurait aborder l’étude des économies sous-développées sans modifier profondément, sous un certain nombre de rapports importants, les données de l’analyse économique traditionnelle, axée sur les pays industriels » Albert Hirschman, 1984.

Les indicateurs strictement monétaires (Banque mondiale, Eurostat, OCDE)

Les indicateurs de pauvreté monétaire sont les plus couramment produits et utilisés pour estimer le nombre de pauvres. La Banque mondiale calcule et diffuse ces indicateurs internationaux. Son poids – financier et en terme d’expertise – et son influence sur les questions de pauvreté et de développement expliquent en partie cette domination des indicateurs monétaires. Dans son analyse, la Banque mondiale admet la multidimensionnalité de la pauvreté. Pourtant, elle ne réserve le terme de « pauvreté » qu'aux indicateurs de pauvreté monétaire liée aux revenus (Rapport sur le développement dans le monde 2000-2001, Combattre la pauvreté). Pour cette institution, les progrès sociaux ont longtemps été considérés comme une des composantes seulement de la croissance économique. Sortir de la pauvreté passe donc exclusivement par un accroissement des revenus. Cette approche étroite semble avoir longtemps convenu aux économistes de la Banque mondiale dont la nette majorité appartient au courant néoclassique dominant. Néanmoins, le manque d’exhaustivité de ces données de pauvreté monétaire témoigne des difficultés à établir ces statistiques et du manque de volonté et de moyens mis en œuvre en comparaison des comptes nationaux.
La pauvreté monétaire peut être considérée dans l’absolu ou de façon relative, ces deux aspects renvoient à des quantifications (et à des réalités) assez différentes. La pauvreté monétaire absolue se focalise sur le niveau de revenu nécessaire pour assurer la survie des individus. Un niveau critique de dépenses est calculé, le seuil de pauvreté, tous les individus ayant des revenus inférieurs à ce seuil sont considérés comme pauvres. Il est défini à 1,25 dollar par jour et par personne, ce qui correspond à la moyenne des seuils de pauvreté nationaux dans les pays en développement, eux-mêmes calculés à partir du niveau minimum de calories ou de consommation nécessaire à la survie. Initialement exprimés en monnaies nationales, ces seuils sont rendus comparables grâce aux Projets de comparaison internationale (PCI) qui fixent les taux de change à parité de pouvoir d’achat (PPA). Le dernier PCI, publié en 2008 et conduit par la Banque mondiale, est établi à partir de millions de prix relevés dans 146 pays et non à partir des comptes nationaux. Plusieurs indicateurs sont déclinés autour de ce seuil de 1,25 dollar : le headcount ratio montre la part de la population vivant sous le seuil de pauvreté, le poverty gap l’écart de la population par rapport à ce seuil et le squared gap les inégalités au sein de la population pauvre.



La pauvreté monétaire relative prend en compte la répartition des revenus plutôt que ses montants. Ainsi, elle illustre le niveau de revenu nécessaire pour participer et vivre dans une société particulière. La part de la population vivant avec des revenus inférieurs à 50 % du revenu médian du pays est utilisée par l’OCDE (et l’Insee en France) alors qu’Eurostat retient plutôt le seuil de 60 %.



Les montants de ces revenus médians sont propres à chaque pays et ils peuvent évoluer avec le temps suivant la croissance. Ces indicateurs relatifs sont plutôt retenus dans les pays développés alors que les seuils de pauvreté absolue sont davantage utilisés dans les pays en développement. Toutefois, certains indicateurs de la Banque mondiale possèdent une composante relative de la pauvreté monétaire (les poverty et squared gap) et des informations sur la répartition des revenus (part des revenus détenus par les 10 ou 20 % les plus pauvres, indice de Gini sur les revenus, etc.) viennent compléter les indicateurs de pauvreté.
La quantification de la pauvreté monétaire absolue est en soit délicate et controversée. Les dernières estimations (Chen et Ravallion, 2010), fondées sur le PCI 2005, avancent le nombre de 1,37 milliard d’individus (soit 25 % de la population mondiale) sous le seuil de pauvreté de 1,25 dollar par jour. Mais comme chaque révision du PCI entraîne une correction des taux de change en PPA, le nombre de pauvres est réévalué. À chaque nouvelle campagne de PCI les procédures statistiques s’améliorent mais les pays étudiés ne sont pas les mêmes, ce qui rend les nouvelles séries non comparables avec les précédentes. Lors de la dernière évaluation, 500 millions de personnes supplémentaires ont été considérées comme pauvres sans qu’il soit possible de savoir s’il s’agit effectivement de pauvres supplémentaires ou d'un effet des progrès de la quantification ou des deux à la fois. Selon les économistes et les méthodes utilisées, toutes plausibles, pour réviser le seuil de pauvreté mondial, entre 0,97 et 1,76 milliard d’êtres humains sont considérés comme pauvres (Deaton, 2010). Il semble donc vraiment plus raisonnable de parler de fourchette. Ces incertitudes méthodologiques sont à mettre en regard avec l’inconvénient de ne retenir dans la pauvreté que sa dimension monétaire.

Les combinaisons du Pnud : l’indice de pauvreté multidimensionnelle (IPM)

L’approche du Pnud est radicalement différente. Depuis 1996, il publie dans ses RDH un indicateur qui s’efforce de synthétiser plusieurs dimensions de la pauvreté dans un seul indicateur composite. Au même titre que le développement avec l’IDH, le BRDH met en avant un concept de pauvreté humaine qui se différencie par une approche selon la vulnérabilité et les privations. Le Pnud adopte l’approche d’Amartya Sen de la pauvreté par les capabilities (capacités à être ou à faire), les pauvres étant ceux qui ne possèdent pas ces capacités à être ou faire et n’ont donc pas la liberté de choisir leur vie (Sen, 1981).
De 1997 à 2009, le BRDH calcule un indice de pauvreté humaine (IPH) dont l’objectif est de montrer l’ampleur des déficits dans les trois dimensions de l’IDH (santé, instruction et niveau de vie décent). Un premier indicateur est calculé dans les pays en développement (l’IPH-1), un second est décliné pour les membres de l’OCDE (l’IPH-2). Ces deux indicateurs ne prennent pas en compte les mêmes sous-indices, ce qui ne les rend pas comparables. L’IPH-1 mesure la probabilité à la naissance de décéder avant 40 ans, le taux d’analphabétisme des adultes, une moyenne de la partie de la population n’utilisant pas une source d’eau potable améliorée et la part des enfants souffrant d’une insuffisance pondérale. Chose notable, aucune considération monétaire n’est retenue. L’IPH-2 se compose de la probabilité de décéder avant 60 ans, la part des adultes ayant des difficultés à comprendre un texte de manière suivie, cette part des personnes vivant sous le seuil de pauvreté et le taux de chômage de longue durée.
L’édition 2010 du RDH propose un indice de pauvreté multidimensionnelle (IPM) visant à remplacer l’IPH-1. Il poursuit l’idée de se concentrer sur les privations subies par les individus mais il est plus ambitieux dans les statistiques qu’il rassemble et complexe dans son mode de calcul. Le BRDH s’appuie sur les recherches de l’Oxford Poverty and Human Development Initiative (Oxford University, www.ophi.org.uk). L’IPM est calculé dans 104 pays – la plupart en développement – et utilise des données issues d’enquêtes : les enquêtes Demographic and Health Surveys (DHS) menées par Usaid (United States Agency for International Development), les Multiple Indicator Cluster Survey (MICS) de l’Unicef, et l’enquête sur la santé dans le monde (WHS, World Health Survey) de l’OMS (Alkire et Santos, 2010). Dix indicateurs sont rassemblés en trois dimensions : la nutrition et la mortalité infantile pour la santé ; les années de scolarité et les enfants inscrits pour l’éducation ; l’électricité, l’eau, les toilettes, les combustibles de cuisine, la nature du sol et la détention de biens pour le niveau de vie. Tous ces indicateurs correspondent par ailleurs à certains Objectifs du millénaire pour le développement (OMD). Un individu (ou un ménage) est qualifié de pauvre lorsqu’il cumule au moins six privations dans les indicateurs de niveau de vie ou trois de niveau de vie et un de santé et un d’éducation. Au niveau mondial (en fait sur les 104 pays étudiés) 1,75 milliard d’êtres humains souffrent de pauvreté multidimensionnelle (soit 32 % de la population mondiale).



L’IPM se heurte à la difficulté d’utiliser des données exhaustives et récentes pour les dix sous-indicateurs. Sur les 104 pays étudiés, seuls 63 possèdent les données pour les 10 indicateurs et les séries s’étalent entre 2000 et 2008. Comme pour les indicateurs de pauvreté monétaire, on ne peut pas dater précisément l’IPM ; pour 2010, les valeurs correspondent aux « années 2000 ». L’IPM innove à double titre : il raisonne sur un cumul des privations (et non des moyennes ramenées par habitant) et les facettes de la pauvreté qu’il tente de prendre en compte sont nombreuses. Plus encore que l’IDH, l’IPM s’inscrit dans une démarche expérimentale, il est publié pour la première fois et sera certainement amélioré. Néanmoins, l’ensemble des instruments statistiques nécessaires à la production d’un IPM dans le temps n’existe pas contrairement à la pauvreté monétaire. Il correspond à l’attitude militante du Pnud d’incitation des pouvoirs publics à intervenir pour réduire la pauvreté.
Comme l’IDH, l’IPM peut être calculé à des échelles plus locales. Cela permet non seulement d’affiner se qui se « cache » derrière les moyennes nationales en montrant les forts contrastes intérieurs, mais aussi de pouvoir situer des provinces par rapport à des pays. Ainsi, l’IPM de l'Etat le plus mal classé des États indiens (Delhi) est équivalent à celui de l’Irak alors que celui du Bihar (le plus touché par la pauvreté) est proche de la valeur de la Guinée (huitième pays le plus pauvre au monde selon l’IPM) (Alkire et Santos, 2010).



Les promoteurs de l’utilisation d’un seul indicateur de pauvreté, que celui-ci soit synthétique ou strictement monétaire
, sont nombreux. Ils mettent en avant la simplicité du résultat (1 valeur = 1 pays ou 1 entité géographique), la possibilité d’avoir une estimation globale du phénomène et de pouvoir suivre son évolution dans le temps. Les différences entre l’indice de pauvreté monétaire et l’IPM demeurent multiples et significatives dans certains pays. Une analyse approfondie, pays par pays, paraît nécessaire car les variations entre les deux indicateurs ne répondent pas à une logique régionale.