Quelles « mesures » pour quantifier la pauvreté ? Les indicateurs produits par les organisations internationales

Par Benoît MARTIN
Comment citer cet article
Benoît MARTIN, "Quelles « mesures » pour quantifier la pauvreté ? Les indicateurs produits par les organisations internationales", CERISCOPE Pauvreté, 2012, [en ligne], consulté le 07/12/2019, URL : http://ceriscope.sciences-po.fr/pauvrete/content/part1/quelles-mesures-pour-quantifier-la-pauvrete

« Il est temps que notre système statistique mette davantage l’accent sur la mesure du bien-être de la population que sur celle de la production économique (...) » Stiglitz, Sen, Fitoussi, 2009.

Des « richesses » moyennes par habitant, le produit intérieur brut (PIB) ou le revenu national brut (RNB)

Le PIB est fort utile mais il ne constitue pas un indicateur de bien-être individuel adapté et encore moins un indicateur de pauvreté, même calculé par habitant. Le PIB, indicateur fétiche (valeur ajoutée marchande de tous les biens et services qui se vendent en une année, à laquelle sont retranchés les coûts de production des services non-marchands des administrations publiques, Gadrey et Jany-Catrice, 2007) ne comptabilise que des flux de richesse marchands et monétaires. Le PIB est compté sur un territoire donné alors que le revenu national brut (RNB, qui remplace le PNB – produit national brut) se calcule sur une base de nationalité. La nuance est significative dans le monde globalisé d’aujourd’hui où les entreprises transnationales déclarent leurs revenus dans les lieux où la fiscalité est la plus intéressante et où les remises des travailleurs migrants vers leur pays d’origine peuvent représenter une part significative dans la richesse produite par celui-ci. Si l’’emploi du PIB, du RNB ou du PNB fluctue selon les modes et les périodes, le deuxième semble aujourd’hui prendre le pas sur le premier. Développé après la Seconde Guerre mondiale dans les pays du bloc occidental sous l’impulsion des États-Unis, le calcul du PIB est depuis sans cesse amélioré. Il s’appuie sur les systèmes des « comptes nationaux » des États (Piriou, 2006). Le PIB est devenu un indicateur économique méthodologiquement robuste dont l’évolution annuelle – aussi souvent calculée par trimestre – est trivialement appelée « croissance » ou « récession » (dont la définition varie selon les pays et la durée de la baisse).
Ces comptes à l’échelle d’un pays sont divisés par le nombre d’habitants pour obtenir un PIB par habitant parfois utilisé à tort comme indicateur de richesse ou de pauvreté, selon la logique contestable que ceux qui sont « très peu riches » sont pauvres. Le rapport de la Commission Stiglitz, Sen, Fitoussi (2009) va dans ce sens : « Il existe un écart croissant entre les informations véhiculées par les données agrégées du PIB et celles qui importent vraiment pour le bien-être des individus ».



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Les critiques pointent sévèrement des limites du PIB depuis une quarantaine d’années (rapport au Club de Rome, Halte à la croissance, 1970). Tout d’abord, le PIB par habitant n’exprime qu’une moyenne. Elle aurait un sens si les revenus des individus étaient tous égaux ou presque, mais cette situation n’existe dans aucun pays au monde. L’utilisation de la médiane (valeur qui partage une série en deux groupes d’effectifs égaux), offrirait par exemple une vision plus « représentative », pourtant elle est rarement calculée. Il est possible de compléter par des indices de répartition tels que l’indice de Gini mais malheureusement sa disponibilité des données année par année est très inégale selon les pays. Par exemple, la dernière date renseignée pour la France est 1999.



Ensuite, le PIB ne restitue que des quantités produites mises sur le marché, ce qu’illustrait la célèbre remarque du démographe Alfred Sauvy : « Épousez votre femme de ménage, et vous ferez baisser le PIB (…) ». De fait, des éléments néfastes peuvent venir gonfler le PIB (accidents de la route, déforestation, catastrophes naturelles, etc.) et des activités qui contribuent au bien-être ne sont pas comptabilisées (bénévolat, autoconsommation, etc.). Un PIB peut même augmenter à production égale, par simple basculement dans une activité marchande (la sous-traitance ou l’externalisation d’une entreprise) (Gadrey, 2005). Ces limites sont d’autant plus sérieuses que l’activité informelle occupe une place significative dans les pays en développement et chez les pauvres en particulier. Ces économies familiales, conviviales, souterraines et clandestines sont – par définition – non prises en compte dans la comptabilité nationale.
Au niveau international, ce sont principalement la Banque mondiale et l’OCDE qui rassemblent, compilent et harmonisent les PIB (et RNB) nationaux. Ils sont utilisés par de nombreuses OI (Banque mondiale, Pnud, etc.) pour allouer les fonds et programmes de développement aux pays. Le PIB a aussi servi de caution scientifique à plusieurs découpages – aux dérives plus ou moins culturalistes – entre pays « développés » (ou du Nord, industrialisés, etc.) et « en développement » (ou du Sud, du tiers monde, etc.). Plus largement, l’indicateur de croissance du PIB a un poids colossal sur l’ensemble des acteurs et décideurs politiques puisque le modèle de société adopté par la majorité des pays est fondé sur une croissance à tout prix. C’est donc l’indicateur économique le plus répandu et le seul disponible dans certains cas comme dans les estimations sur le temps long avec les travaux précieux d’Angus Maddison (The World Economy, Vol. 1 : A Millenial Perspective, vol. 2 : Historial Statistics, 2001)

Vers une alternative sociale au PIB, la diffusion de l’indice de développement humain (IDH)

L’IDH a été calculé dès 1990, à l’occasion du premier Rapport sur le développement humain (RDH) publié par le Bureau du rapport sur le développement humain (BRDH) du Pnud. De l’aveu même de l’un de ses fondateurs (l’économiste pakistanais, Mahbub ul Haq), la fin des années 1980 est une période de contre offensive après des années de modèles « obnubilés » par la croissance économique pendant lesquelles les individus, comme agents et bénéficiaires du développement, sont oubliés (Haq, 1995). Les concepts fondateurs de l’IDH reprennent et poursuivent les idées développées par Amartya Sen (1987), selon lesquelles c’est le bien-être des personnes et non les quantités de biens mis à disposition qui importe. Les RDH visent à établir une option crédible au PIB qui représente l’orthodoxie des institutions de Bretton Woods (très critiquées dans les années 1980 pour leurs politiques d’ajustements structurels, dévastatrices dans les pays en développement) en annonçant que la croissance économique ne garantit en rien le progrès social. Ce concept de développement humain confère au Pnud une autorité morale et une popularité indéniable auprès des pays en développement, qui pousse Craig N. Murphy (2006) à réviser l’acronyme du Pnud en « Programme de développement des pays en développement » au lieu de Programme des Nations unies pour le développement.



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L’IDH est ce que l’on appelle un indice composite, résultat de plusieurs indices, qui prend en compte trois dimensions à parts égales : santé et longévité, accès à l’instruction et niveau de vie décent. Il est compris entre 0 (développement très bas) et 1 (développement très élevé). Dans l’édition 2010 de l’IDH, la santé est mesurée par l’espérance de vie à la naissance, l’éducation par une combinaison de la durée moyenne de scolarisation et la durée attendue de scolarisation, le revenu par le RNB par habitant. Ces données ne sont pas produites par le BRDH lui même, elles sont respectivement issues du département des affaires économiques et sociales de l’Onu (UN-DAES), de Lee et Barro (une base de données sur la démographie et l’éducation développée par des universitaires), de l’Unesco et de la Banque mondiale. Chaque sous-indice est ramené à une valeur comprise entre 0 et 1 qui correspond aux valeurs minimales (ou 0 selon les cas) et maximales de la série entre 1980 et 2010.



Le BRDH prenant en compte les critiques des universitaires et professionnels du développement, les méthodes de calcul de l’IDH évoluent depuis 1990. L’édition 2010 propose des modifications significatives ; ainsi, l’éducation était auparavant un mélange du taux d’alphabétisation des adultes et du taux brut de scolarisation (produit par l’Unesco), alors que le revenu était considéré via le PIB par habitant (compilé par la Banque mondiale). De même, une moyenne géométrique, et non arithmétique, est utilisée entre les trois dimensions. Par ailleurs, un nouvel IDH ajusté aux inégalités (IDHI) répond aux reproches de manque de pertinence d’une valeur « moyenne » (comme le PIB) pour prendre en compte les inégalités de développement. Par conséquent, plus les inégalités sont fortes plus la valeur de l’IDHI diminue par rapport à l’IDH classique.



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Les critiques de l’IDH sont nombreuses, on ne peut que citer les plus récurrentes. Le choix arbitraire des trois dimensions retenues est souvent mis en avant. L’hétérogénéité des données pose aussi problème : des indicateurs sociaux (taux entre 0 et 100 % ou nombre d’années) sont mélangés avec des flux économiques nationaux (effectifs sans plafond) divisés par la population avant d’être tous ramenés à un indice de 0 à 1. Enfin, l’IDH discrimine peu les pays développés entre eux, ce qui s’explique entre autre par l’utilisation d’un plafond pour le revenu.
Le concept de développement humain, inventé au niveau mondial dans un premier temps, a enclenché une dynamique de recherche et de production statistique décentralisée très féconde via la publication des rapports locaux, nationaux et régionaux. Dans plusieurs pays, l’IDH se voit réapproprié par les États pour des utilisations internes. Au Brésil par exemple, il est calculé tous les ans pour les 27 États fédérés, mais aussi dans 5 561 municípios qui sont les entités administratives les plus fines. De telles ressources sont précieuses pour l’analyse des disparités territoriales puis le lancement de politiques publiques.



Enfin, le RDH a beau être la publication phare du Pnud (et certainement une des plus lue et attendue), il demeure « non officiel », en témoigne l’avertissement systématique en début de rapport : « Les analyses et les recommandations de politique de ce Rapport ne reflètent pas nécessairement les vues du Pnud ou de son Conseil d’administration. Le Rapport est une publication indépendante commanditée par le Pnud. (...) ». Cette observation va dans le sens de l’analyse de Stephan Klingebiel (1999) pour qui il n’y aurait pas de majorité politique soutenant les RDH au sein du Pnud. En outre, les activités de recherche (IDH, etc.) sont déconnectées des prises de décision pour allouer les ressources aux États : le Pnud prend le PIB comme critère. Le Pnud a d’ailleurs tout intérêt à utiliser le PIB s’il veut continuer à mener des projets communs avec le FMI et la Banque mondiale (Lipchitz et Delmon, 2010).