La géopolitique de l’Arctique : sous le signe de la coopération

Par Frédéric Lasserre
Comment citer cet article
Frédéric Lasserre, "La géopolitique de l’Arctique : sous le signe de la coopération", CERISCOPE Environnement, 2014, [en ligne], consulté le 21/08/2019, URL : http://ceriscope.sciences-po.fr/environnement/content/part5/la-geopolitique-de-l-arctique-sous-le-signe-de-la-cooperation

Bien que les ressources naturelles de l’Arctique soient sans doute plus coûteuses à exploiter et moins abondantes et que les routes maritimes arctiques présentent également un intérêt stratégique moindre que ne le laissent penser les médias, on assiste à la multiplication des déclarations d’intérêt à l’endroit de la région de la part d’Etats non arctiques, européens (France, Allemagne, Royaume-Uni, plus récemment Italie ou Pologne notamment) ou asiatiques (Chine, Japon, Corée du Sud, Inde), voire d’acteurs politiques régionaux comme l’Union européenne : ces Etats souhaitent participer à l’unique instance de gouvernance de la région, le Conseil de l’Arctique, fondé en 1996. Celui-ci regroupe huit Etats arctiques (Canada, Danemark, Etats-Unis, Finlande, Islande, Norvège, Russie, Suède), sept organisations représentant les peuples autochtones, douze Etats dits observateurs qui peuvent assister aux débats mais n’ont pas de droit de vote, et vingt organisations gouvernementales ou non gouvernementales, également observatrices. En mai 2013, la Chine, l’Inde, la Corée du Sud et la Pologne notamment ont été admis comme observateurs, mais l’Union européenne est demeurée le seul candidat dont l’admission a été refusée. Bruxelles paie ici deux éléments de sa politique. Tout d’abord, la volonté, affichée à partir de 2008, d’intervenir activement sur la scène arctique en soulignant le caractère international des passages arctiques (froissant donc la Russie et le Canada) et en prônant la signature d’un nouveau traité international spécifique à l’Arctique, qui y gèlerait toute revendication maritime (sapant donc directement les prétentions des cinq riverains de l’océan). Ensuite, l’embargo sur les produits du phoque, décrété en 2010, qui a totalement détruit le marché des fourrures dont dépend une part importante de l’économie des autochtones, des Inuits en particulier, qui comprennent d’autant moins cette mesure que le phoque n’est pas une espèce menacée. Les représentants inuits n’ont eu de cesse, dès lors, de plaider contre l’admission de l’UE. Si le Conseil et la Commission ont depuis abandonné le projet de traité arctique, le mal est fait : la candidature de l’UE ne sera pas acceptée avant 2015 au mieux.

C’est sous l’égide du Conseil de l’Arctique que se renforce la coopération régionale, sapant un peu plus encore l’idée d’une montée des tensions régionales. Outre la déclaration d’Ilulissat du 28 mai 2008, le Conseil a fortement appuyé les négociations auprès de l’Organisation maritime internationale, en vue de la définition d’un Code polaire pour la navigation. Sous son égide également ont été signés deux traités, l’un sur la coordination des responsabilités en matière de recherche et de sauvetage (2011), et l’autre sur les mesures de lutte antipollution en cas de marée noire (2013). Cependant, ces succès diplomatiques ne doivent pas cacher le fait que le Conseil n’est qu’une instance de discussion, et non de décision, confusion qui explique peut-être l’engouement de nombre d’Etats arctiques pour l’organisation : il n’est en aucun cas l’équivalent d’un Conseil de sécurité de l’Arctique, car les aspects militaires n’y sont jamais (officiellement) abordés, et les décisions contraignantes sont a priori évitées, sauf en cas de consensus.