Entre sécurisation de l’environnement et environnementalisation de la sécurité : le défi de la sécurité environnementale à l’ONU

Par Lucile MAERTENS
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Lucile MAERTENS, "Entre sécurisation de l’environnement et environnementalisation de la sécurité : le défi de la sécurité environnementale à l’ONU", CERISCOPE Environnement, 2014, [en ligne], consulté le 17/07/2019, URL : http://ceriscope.sciences-po.fr/environnement/content/part4/entre-securisation-de-l-environnement-et-environnementalisation-de-la-securite

Ancrés dans le contexte d’élargissement des études de la sécurité, les travaux de l’Ecole de Copenhague ont fondamentalement remis en cause la perception classique de ce qu’était la sécurité en montrant qu’il s’agissait avant tout d’une construction sociale à travers ce qu’ils nomment le processus de sécurisation. Pour Barry Buzan, Ole Wæver et Jaap de Wilde, la sécurisation consiste, pour les élites politiques, à désigner une menace à la survie et à la faire reconnaître comme telle (intersubjectivité) afin de pouvoir y répondre par des mesures urgentes et exceptionnelles qui caractérisent le champ de la sécurité (Buzan, Wæver et de Wilde 1998 ; Wæver 1995). Par exemple, si le président des Etats-Unis désigne les migrants comme un enjeu de sécurité national, il peut, une fois cette désignation acceptée par le public et le Congrès, établir un certain nombre de lois reconnaissant les migrants comme des menaces. La sécurisation procèderait donc d’un acte de langage.

Bien que fortement critiquée, notamment pour sa définition restreinte au discours, et complétée par des approches plus sociologiques que nous présenterons rapidement par la suite, cette théorie a inspiré de nombreux travaux sur la construction de l’environnement comme enjeu de sécurité. Ainsi, dans la lignée des recherches de Rita Floyd sur la sécurisation environnementale par l’administration américaine (Floyd 2010) et de Maria-Julia Trombetta sur le discours sécurisant le changement climatique (Trombetta 2008), nous allons analyser la construction de la menace environnementale dans le discours onusien.

Alors que les premiers rapprochements entre problématiques environnementales et sécurité touchaient à la protection de l’environnement en cas de conflits – publications jointes entre le PNUE et le Stockholm International Peace Research Institute (SIPRI) entre 1984 et 1988, intervention du PNUE dans les Balkans à la suite des bombardements de l’OTAN pour évaluer l’état de l’environnement –, on observe la création et la diffusion du concept de sécurité environnementale par l’ONU dès la fin des années 1980. Les deux types de sécurité identifiée – la sécurité classique et la sécurité humaine – sont constamment mobilisés dans la construction de l’environnement comme menace à la stabilité étatique et à la vie humaine. Ainsi, le rapport Brundtland Notre avenir à tous de 1987, l’Agenda pour la paix du Secrétaire général Boutros Boutros-Ghali de 1992, et le rapport du millénaire du Secrétaire général Kofi Annan « Nous les peuples » : Le rôle des Nations Unies au XXIe siècle de 2000 établissent tous un lien clair entre environnement, tensions politiques et conflits. De même, le rapport du Programme des Nations unies pour le développement (PNUD) sur le développement humain de 1994, à l’origine du concept de sécurité humaine, définit la « sécurité environnementale » comme l’une des sept dimensions de cette nouvelle notion.

A la suite de ces premiers rapports, le PNUE s’est largement investi dans la construction de l’environnement comme menace à la stabilité étatique. Dans le cadre de son sous-programme « Désastres et conflits », et principalement sa branche « Post-conflit et gestion des désastres », il participe activement à la sécurisation de l’environnement à l’ONU en produisant une série de rapports sur le lien entre environnement et conflit. S’appuyant sur un panel d’experts en matière d’environnement, de conflit et de consolidation de la paix qu’il a lui-même mis en place en 2008, et justifiant ainsi son action dans ce nouveau champ, le programme onusien s’est lancé dans la rédaction de quatre rapports sur ce thème, dont trois ont déjà été publiés : le premier sur le cadre légal de la protection de l’environnement en cas de conflit (2009), un deuxième sur les liens entre conflit et ressources naturelles (2009), le dernier sur l’environnement et les opérations de maintien de la paix onusiennes (2012). Le quatrième rapport devait être consacré à la diplomatie environnementale, mais est toujours à l’état de brouillon actuellement. Accordant une attention toute particulière aux expressions choisies, ces rapports ont ainsi contribué à sécuriser l’environnement présenté comme un risque pour la consolidation de la paix et la reprise des conflits, comme un enjeu de convoitise et de tensions et comme une source de financement majeure permettant le déclenchement et la poursuite des efforts de guerre.

Enfin, notamment sous l’impulsion du PNUE qui promeut l’intégration des questions de sécurité et d’environnement chez les autres acteurs onusiens (phénomène de mainstreaming), on retrouve un discours construisant l’environnement comme un enjeu de sécurité dans une grande variété de publications, en particulier les rapports du Secrétaire général. D’autres programmes tels que l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture, le Haut Commissariat pour les réfugiés ou encore le PNUD font également ce type de rapprochement dans diverses publications. Le discours s’oriente principalement autour de trois grands thèmes : les ressources naturelles et la dégradation environnementale comme source de conflits et d’insécurité ; les ressources naturelles comme source de financement de la guerre ; le changement climatique comme multiplicateur de menaces.

Ainsi assiste-t-on au sein de l’ONU à une construction discursive de l’environnement comme enjeu de sécurité, à laquelle s’ajoutent des pratiques d’intervention de la part du PNUE qui contribuent également au processus de sécurisation.