Les lobbies environnementaux : intérêts d’une approche pluraliste

Par Amandine ORSINI
Comment citer cet article
Amandine ORSINI, "Les lobbies environnementaux : intérêts d’une approche pluraliste", CERISCOPE Environnement, 2014, [en ligne], consulté le 17/07/2019, URL : http://ceriscope.sciences-po.fr/environnement/content/part3/les-lobbies-environnementaux-interets-d-une-approche-pluraliste

Si, dans le domaine des relations internationales, les transnationalistes ont reconnu dès les années 1970 l’importance des acteurs non étatiques sur la scène internationale, dans celui de la politique internationale de l’environnement, les pluralistes ne se saisissent de ce débat qu’à partir des années 2000. Alors que la vision transnationaliste est souvent critiquée pour son caractère uniquement descriptif, les pluralistes formulent un certain nombre de postulats analytiques bien précis et particulièrement utiles pour comprendre les lobbies environnementaux (voir notamment Falkner 2008 ou Alcock 2008).

Un premier postulat est celui de l’absence d’unité des valeurs défendues par chacune des catégories de lobbies environnementaux, alors que les lobbies scientifiques, les lobbies indigènes et les ONGE ont longtemps été associés à des actions pro-environnementales et les lobbies économiques à des actions anti-environnementales. Par exemple, le terme même de biopiraterie, qui dénonce entre autres l’exploitation des ressources génétiques naturelles à des fins commerciales, a été inventé par une ONGE, l’Action Group on Erosion, Technology and Concentration en réponse à un ouvrage de 1993 publié par une autre ONGE, le World Resources Institute, qui défendait, elle, l’utilisation commerciale des ressources génétiques. De même, les lobbies économiques défendent des valeurs parfois opposées. Les entreprises du secteur assuranciel se sont ainsi mobilisées en faveur de la lutte contre le changement climatique, afin d’en limiter les dégâts, ou encore pour une plus grande responsabilité environnementale en matière d’utilisation d’OGM (encadrement plus strict), alors que le secteur des énergies fossiles ou les entreprises des agrobiotechnologies s’opposent à des réglementations sur ces deux thématiques (Bled et Compagnon 2010).

Un deuxième postulat concerne la multitude des modes d’action disponibles pour les acteurs non étatiques, qui, à nouveau, ne relèvent pas plus d’une catégorie de lobbies que d’une autre. Si les lobbies économiques ont été souvent décriés en raison des pressions qu’ils exercent sur les délégations nationales (comme par exemple la firme Monsanto qui a tenté de discréditer les délégués éthiopiens et malais lors de la rédaction du protocole de Cartagena sur la prévention des risques biotechnologiques relatif à la Convention sur la diversité biologique, 2000), certaines ONGE n’hésitent pas à recourir aux mêmes méthodes. Par exemple, entre 1978 et 1982, Greenpeace a exercé des pressions pour que huit gouvernements favorables à un moratoire sur la chasse à la baleine deviennent membres de la Commission baleinière internationale et puissent y faire valoir leur position.

Troisième postulat : les ressources des lobbies sont variées et doivent, là aussi, être considérées au cas par cas. Ces ressources sont d’ordre matériel (budget, locaux, nombre d’employés, etc.), organisationnel (réseaux, connaissance des procédures de négociation, organisation interne, etc.) et discursif (capacités à orienter les débats, à proposer de nouveaux concepts, à communiquer, etc.), et sont très variables d’un lobby à l’autre.

On a longtemps cru que la particularité des lobbies économiques était de posséder d’importantes ressources financières mais plusieurs ONGE rivalisent en la matière avec des firmes transnationales. Par ailleurs, les lobbies qui possèdent peu de ressources matérielles compensent souvent par des ressources organisationnelles ou discursives substantielles. Les groupements indigènes se distinguent par exemple par leur capacité à coordonner leurs positions, ce qui n’est pas le cas pour les entreprises qui sont davantage dans un rapport de compétition. Les ONGE sont connues pour leurs stratégies discursives qui leurs permettent de toucher un large public. Ainsi, la Déclaration de Berne, ONG de taille modeste et pour qui la question environnementale est secondaire eu égard à son mandat, a occupé un rôle-clé dans les négociations sur le protocole de Nagoya de 2010, notamment grâce à sa capacité à communiquer clairement sur la thématique de la biopiraterie et en proposant des rencontres avec des victimes de biopiraterie. Ceci dit, les lobbies économiques se défendent de plus en plus sur le terrain sémantique. Le site internet de Monsanto présente le groupe comme une entreprise œuvrant pour une agriculture durable malgré les controverses sur les OGM, tandis que les lobbies nucléaires se mobilisent pour faire passer le message selon lequel l’énergie nucléaire est une énergie propre en termes d’émissions de carbone.

Ces trois postulats de l’approche pluraliste ont le mérite de rendre compte des spécificités des lobbies investis dans la politique internationale de l’environnement en appellant à plus de nuances. Leur flexibilité permet aussi d’aborder les enjeux actuels de l’implication des lobbies dans la politique internationale de l’environnement.