Les lobbies environnementaux : intérêts d’une approche pluraliste

Par Amandine ORSINI
Comment citer cet article
Amandine ORSINI, "Les lobbies environnementaux : intérêts d’une approche pluraliste", CERISCOPE Environnement, 2014, [en ligne], consulté le 23/03/2019, URL : http://ceriscope.sciences-po.fr/environnement/content/part3/les-lobbies-environnementaux-interets-d-une-approche-pluraliste

Les premiers lobbies à se faire remarquer en matière de politique internationale de l’environnement sont les lobbies scientifiques. En 1992, le politologue Peter Haas parle de « communautés épistémiques » pour décrire les réseaux « de professionnels ayant une expertise et une compétence reconnues dans un domaine particulier et qui revendique[nt] avec autorité leur connaissance politique dans ce domaine » (Haas 1992 : 3, nous traduisons). Particulièrement actives sur les thématiques de la protection de la Méditerranée ou de l’ozone, elles apportent les preuves de la dégradation environnementale et produisent des rapports scientifiques qu’elles transmettent aux décideurs pour l’adoption de conventions et de traités. Ainsi, la Convention de Vienne pour la protection de la couche d’ozone adoptée en 1985, très vague sur les engagements à prendre en la matière, sera suivie deux ans plus tard par le protocole de Montréal relatif à des substances qui appauvrissent la couche d’ozone qui, cette fois-ci, se révèle extrêmement précis sur les mesures à prendre du fait de l’action d’une communauté épistémique engagée sur la problématique de l’ozone. Prenant acte de la reconnaissance grandissante du rôle des lobbies scientifiques dans l’adoption de politiques environnementales, les gouvernements ont eu tendance à formaliser leur implication en créant des plateformes intergouvernementales d’experts comme le GIEC en 1988 ou plus récemment la Plateforme intergouvernementale sur la biodiversité et les services écosystémiques (IPBES) en 2012.

Une deuxième catégorie de lobbies très présente dès le sommet de la Terre de Rio de 1992 regroupe les lobbies de défense de l’environnement, bien souvent constitués en ONG. Bien que la définition donnée par le Conseil économique et social des Nations unies (ECOSOC) soit plus détaillée, il est possible de caractériser une ONG par deux critères : son caractère non gouvernemental d’une part ; son indépendance vis-à-vis des logiques de profit d’autre part. Les premières ONG environnementales (ONGE) apparaissent dans les années 1960 et sont créées essentiellement par des passionnés de la nature (ornithologues, randonneurs, etc.) (pour un historique des trois premières vagues d’apparition des ONGE, voir Murphy et Bendell 1997). Elles sont financées par leurs membres et prônent des mesures de conservation ou de préservation de la nature. Par exemple, la Wildlife Conservation Society, une ONGE américaine créé en 1895, œuvre pour la création de parcs nationaux. Les années 1970 voient apparaître des ONGE plus revendicatives (outsiders) telles que Greenpeace ou Friends of the Earth International (FOEI) qui, en s’intéressant d’abord au nucléaire, élargissent progressivement leur éventail d’actions (pollution atmosphérique, déchets et produits dangereux, etc.). Au même moment émergent des ONGE plus insiders – par exemple l’International Institute for Sustainable Development (IISD), le World Watch Institute, le World Ressources Institute – qui adoptent le format américain des think tanks. Elles investissent dans la recherche, conseillent les décideurs publics et se veulent généralistes. Alors que les répertoires d’action et les thématiques sont initialement très différents, l’identité de ces ONGE évolue au fil du temps et certaines, comme Greenpeace ou FOEI, finissent par porter plusieurs casquettes. Ainsi, la plupart des ONGE affichent aujourd’hui des ambitions plus larges de gouvernance, liant problématiques environnementales et droits de l’homme ou développement.

Les lobbies économiques entreront plus tardivement dans le jeu de la politique internationale de l’environnement. Non pas qu’ils y jouent un rôle moins important, mais parce qu’ils privilégient initialement leur implication au plan national, plutôt que de se risquer à participer aux sommets internationaux. Ainsi, le secteur industriel ne participe que faiblement au sommet de la Terre de Rio et, lorsqu’il se manifeste, il est considéré avec suspicion. La création du WBCSD en 1995 est perçue comme une tentative de « maquillage environnemental » (green washing) d’activités pourtant fortement nuisibles à l’environnement que la politique internationale environnementale cherche à contrer. Les entreprises ripostent en clamant leur responsabilité sociale et environnementale en s’engageant volontairement dans des projets en faveur du développement durable comme le Pacte mondial (Global Compact) en 2000, mené en partenariat avec les Nations unies, ou la « Responsible Care Global Charter », initiative spontanée des entreprises du secteur de la chimie.

Enfin, une quatrième catégorie rassemble les lobbies constitués par des populations locales et indigènes (voir notamment Lindroth et Sinevaara-Niskanen 2013). A l’instar des lobbies économiques, ils se mobilisent d’abord au niveau national pour ensuite tenter de faire valoir leurs revendications sur la scène internationale. Celle-ci est parfois privilégiée pour y porter, par « effet boomerang », leurs revendications lorsqu’elles ne sont pas entendues à des échelles inférieures (Keck et Sikkink 1998). Leurs revendications en termes d’occupation des territoires et d’autonomie, formulées dès les années 1950 (auprès de l’Organisation internationale pour le travail en 1954 par exemple) les mènent à investir le terrain environnemental à la fin des années 1980 par le biais de thématiques « territorialisées » comme celles des forêts, de l’Arctique ou de la conservation de la biodiversité. Certains gouvernements deviennent sensibles aux revendications indigènes. En 1989, par exemple, l’initiative CAMPFIRE (Communal Areas Management Programme for Indigenous Resources) au Zimbabwe prône la gestion durable des aires de conservation grâce aux populations locales. Alors que ces initiatives restent marginales, le lobby indigène se formalise au niveau international autour de « coalitions de plaidoyer transnational » (transnational advocacy coalitions) qui regroupent des acteurs indigènes du monde entier comme l’Indigenous Peoples’ International Centre for Policy Research and Education (TEBTEBBA) créé en 1996 ou l’International Indigenous Peoples Forum on Climate Change (IIPFCC) qui apparaît en 2001 dans les négociations climat.

Pourtant, au fur et à mesure de l’analyse de ces différents lobbies, la distinction entre catégories devient de plus en plus floue (voir notamment les catégories recensées par Betsill et Corell 2008). Dans le cas du protocole de Montréal, il apparaît que la firme transnationale Dupont, qui développe un substitut aux gaz nocifs à la couche d’ozone, a également joué un rôle-clé et a indiscutablement aidé à l’adoption du protocole, renforçant les positions de la communauté épistémique. Autre exemple, les revendications des groupes indigènes lors des négociations du protocole de Nagoya à la Convention sur la diversité biologique adopté en 2010 ont avant tout été portées par des ONGE comme le Third World Network ou la Déclaration de Berne. L’ambiguïté porte également sur leur statut. En théorie, le WBCSD n’est pas un lobby économique mais une ONGE, puisque c’est une association à but non lucratif. De même, la Public Research and Regulation Initiative est officiellement un lobby scientifique, alors qu’il est fortement sponsorisé par le lobby économique en faveur des organismes génétiquement modifiés (OGM).