Le gouvernement mondial des catastrophes « naturelles »

Par Sandrine REVET
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Sandrine REVET, "Le gouvernement mondial des catastrophes « naturelles »", CERISCOPE Environnement, 2014, [en ligne], consulté le 22/10/2019, URL : http://ceriscope.sciences-po.fr/environnement/content/part3/le-gouvernement-mondial-des-catastrophes-naturelles

La Décennie internationale pour la prévention des catastrophes naturelles (1990-1999) a consacré la question de la prévention sur la scène internationale, alors que jusque-là, la principale thématique portée dans l’arène internationale concernant les catastrophes naturelles était celle des secours d’urgence. En effet, dès le début du XXe siècle, des tentatives de coopération internationale voient le jour, notamment après le tremblement de terre de Messine (Sicile) en 1908. En 1927, un traité signé par dix-neuf pays dans le cadre de la Société des Nations met en place l’Union internationale des secours, posant ainsi les bases d’une assistance commune entre les pays signataires (Langeais 1977 ; Gemenne 2009). Entrée tardivement en vigueur, en 1932, cette disposition de la SDN devient presque aussitôt caduque, en raison de la Seconde Guerre mondiale. Jusqu’aux années 1970, aucune organisation internationale n’est à proprement parler spécialisée dans les secours en cas de catastrophe « naturelle ». Au sein des Nations unies, chaque agence intervient donc selon son mandat. C’est à partir de 1970, suite aux grandes catastrophes qui commencent à être largement médiatisées – tel que le cyclone Bhola au Pakistan oriental ou la sécheresse qui sévit au Sahel de 1967 à 1973 – que se constitue véritablement un mouvement d’internationalisation des secours, mouvement dont la concrétisation institutionnelle au sein des Nations unies est la United Nations Disaster Relief Organization (UNDRO) qui voit le jour en 1971. La principale question qui se pose alors est celle du manque de coordination des secours au niveau international. La question de la prévention, elle, est posée à la fois par des scientifiques et par des agences d’assistance nationales telles que le Bureau d’assistance aux catastrophes à l’étranger de l’Agence des Etats-Unis pour le développement international (OFDA-USAID) par exemple, mais n’a pas encore trouvé de réponse institutionnelle internationale. La prévention est encore l’affaire d’acteurs différents et dispersés, tels que l’Organisation des Nations unies pour l’éducation, la science et la culture (Unesco) qui soutient la mise en place de programmes scientifiques liés à la prévision des aléas tels que les tsunamis ou les séismes, ou encore le Programme des Nations unies pour le développement (PNUD) et l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) qui mettent en place des systèmes d’alerte pour surveiller l’évolution des sécheresses et l’occurrence de famines (Bonnecase 2012). Avec la Décennie, initialement pensée comme une contribution à la prévention des « aléas » naturels (c’est-à-dire des phénomènes eux-mêmes) avant de devenir la prévention des « catastrophes » (c’est-à-dire de la rencontre entre un phénomène naturel d’un côté et une société donnée et des facteurs de vulnérabilité de l’autre), on entre donc dans une pensée qui, même balbutiante, considère qu’il faut aller au-delà du simple sauvetage des vies meurtries après la catastrophe pour tenter d’en réduire les impacts en amont. On peut s’étonner du caractère tardif de ce cadrage à l’échelle internationale, mis en regard des avancées antérieures de la pensée de l’épidémiologie en médecine par exemple. Il faut pourtant le comprendre comme le résultat de cadrages successifs opérés par des acteurs dont les préoccupations tournent avant tout autour des phénomènes naturels eux-mêmes – scientifiques spécialisés dans les sciences de la terre ou du climat (Cabane et Revet 2015) ou acteurs des secours ou de l’assistance humanitaires (Cuny 1983 ; Kent 1987). Ce n’est que faiblement d’abord, à partir des années 1970, dans une vision qui se développe en parallèle des réflexions sur le développement et dans une perspective centrée sur les pays du Sud que des lectures tentant de « dénaturaliser » les catastrophes émergent (Wisner et al. 1977 ; Hewitt 1983). On s’intéresse alors progressivement aux facteurs qui aggravent les conséquences des catastrophes « naturelles » (précarité des constructions, absence de réglementation urbaine, inégalités sociales…) et on commence à préconiser des mesures qui agissent sur ces facteurs.