La fin du pétrole : mythe ou réalité ?

Par Philippe COPINSCHI
Comment citer cet article
Philippe COPINSCHI, "La fin du pétrole : mythe ou réalité ?", CERISCOPE Environnement, 2014, [en ligne], consulté le 19/06/2019, URL : http://ceriscope.sciences-po.fr/environnement/content/part2/la-fin-du-petrole-mythe-ou-realite

Au-delà du débat sur les statistiques incertaines des réserves, le principal reproche fait à la théorie du pic pétrolier est de se focaliser exclusivement sur la contrainte géologique (c’est-à-dire l’épuisement de la ressource) en ignorant les contraintes politiques (l’accès aux réserves dans les pays producteurs) et en sous-estimant les facteurs économiques et technologiques, alors même que ce sont eux qui déterminent les stratégies d’investissement des compagnies, et donc la production (Mabro 2006).

Les discours alarmistes des tenants de cette théorie s’appuient essentiellement sur le cas concret des Etats-Unis. Mais le modèle de King Hubbert, développé pour rendre compte de la chronologie de l’épuisement des réserves pétrolières aux Etats-Unis, peut difficilement être généralisé à l’ensemble de la planète car les conditions politiques et économiques d’accès aux gisements sont radicalement différentes aux Etats-Unis et dans le reste du monde.

Le sous-sol américain est très bien connu des géologues, le pays ayant depuis longtemps bénéficié d’un nombre de forages de prospection sans équivalent ailleurs dans le monde. En bonne logique économique, les efforts de prospection ont prioritairement ciblé les zones dont les connaissances géologiques laissaient à penser que le potentiel pétrolier était élevé. Mais ce n’est pas le cas à l’échelle du monde où, à la suite des nationalisations intervenues dans les pays de l’OPEP dans les années 1970, les compagnies internationales se sont vues interdites d’accès aux zones les plus prometteuses, en particulier le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord. Or, ce sont ces compagnies qui investissent le plus dans la prospection, alors que les compagnies publiques des Etats producteurs se contentent souvent d’exploiter ce qui a été découvert avant les nationalisations. Que peu de découvertes y aient été faites depuis cette époque n’a donc rien d’étonnant et ne préjuge nullement de l’état actuel des ressources. Seules régions où l’accès à la ressource est totalement libre pour les compagnies pétrolières, l’Amérique du Nord (Etats-Unis et Canada) et la Mer du Nord sont les seules zones où les bassins ont pu être explorés de manière quasi systématique. Ailleurs, il reste probablement de nombreux gisements à découvrir pour autant que l’exploration et la production puissent se faire avec les technologies les plus avancées dont seules disposent les compagnies internationales.

Les Etats-Unis sont un espace relativement homogène d’un point de vue juridique. Ailleurs dans le monde, les bassins pétroliers sont coupés par des frontières politiques et sont donc soumis à des règles d’exploitation différentes. Par conséquent, l’ordre dans lequel les champs sont mis en production à travers le monde répond beaucoup moins à des caractéristiques techniques (quantité et qualité du brut, coût de production) qu’à des considérations politiques. En raison du découpage étatique et de la souveraineté dont jouit chaque Etat, tous les gisements ne sont pas accessibles aux mêmes conditions juridiques. C’est pourquoi, contre toute logique économique, ce sont les zones peu compétitives comme la mer du Nord, l’Amérique du Nord, etc., qui sont exploitées en priorité, au détriment des pays de l’OPEP, où les réserves sont pourtant les plus grandes et les coûts de production plus faibles, mais qui s’imposent des limites de production.