La tragédie des communaux

Par Philippe LE PRESTRE
Comment citer cet article
Philippe LE PRESTRE, "La tragédie des communaux", CERISCOPE Environnement, 2014, [en ligne], consulté le 21/01/2019, URL : http://ceriscope.sciences-po.fr/environnement/content/part1/la-tragedie-des-communaux

Plan de l'article:

Imaginez une pâture – les « communaux » – d’accès libre. Dans ces conditions, chaque éleveur aura tendance à y faire paître le plus grand nombre d’animaux possible afin de maximiser ses profits. En effet, si chacun reçoit l’entier bénéfice de la vente d’un animal additionnel, alors que les coûts, soit le risque de surpâturage, sont partagés par tous, chaque éleveur conclura que son intérêt passe par l’addition d’une autre tête de bétail, puis d’une autre et d’une autre encore... Ce comportement est logique, à la fois parce que l’éleveur y gagnera directement et parce qu’il subira des pertes nettes si les autres éleveurs ajoutent eux aussi du bétail et lui imposent une partie des coûts écologiques. Comme tous raisonnent de même, la pâture sera érodée au point où tous courront à la ruine (Hardin 1968). Le caractère tragique de cette situation réside dans son caractère inexorable. La tragédie des communaux pose ainsi le problème de la réconciliation de l’intérêt individuel à court terme et de l’intérêt collectif à long terme. Faire défection – ajouter encore plus de têtes de bétail ou ne pas respecter certains accords d’exploitation – est rationnel.

Les modes d’accès (libre ou limité) et de consommation (conjointe ou rivale) définissent quatre catégories de biens :

L’accès au bien peut être libre ou exclure certaines catégories d’usagers potentiels. La consommation, quant à elle, peut être conjointe (la consommation du bien par un acteur ne diminue pas la quantité disponible pour les autres acteurs) ou rivale (la consommation du bien par un acteur affecte le niveau de consommation des autres acteurs). Le mode de consommation est une propriété du bien, alors que le mode d’accès est une règle sociale.

Les biens à péage sont, par exemple, la télévision par câble, le cinéma, l’éducation privée. Les biens publics sont des biens tels que la sécurité publique, le marché, les chaînes de télévision publiques, l’éclairage des rues : on ne peut en exclure les usagers mais la consommation de ce bien n’affecte pas la quantité disponible pour les autres. L’analyse des politiques environnementales a largement utilisé les concepts de bien public et de bien commun (qui constituent les biens dits « collectifs »). Même si le premier a souvent servi de base de réflexion sur les problèmes environnementaux, celui de bien commun apparaît plus pertinent ; de nombreux biens qui semblent « publics », c’est-à-dire inépuisables, telle l’atmosphère, sont en fait « communs ». Qu’ils soient ou non renouvelables, il est difficile d’en limiter l’accès et leur exploitation est, en fin de compte, concurrentielle, de sorte qu’ils posent un problème politique.

L’exemple classique d’un bien commun international est celui des pêcheries. En l’absence d’accord, chacun a intérêt à pêcher autant que possible avant que la ressource ne disparaisse ; chacun a également intérêt à tricher lorsqu’un accord existe. Le résultat prévisible est la chute séquentielle de divers stocks de poissons. Le problème qu’affronte un bien public est généralement celui d’inciter tous les consommateurs de ce bien à participer à sa production. Comme l’accès y est libre, il est difficile de convaincre les utilisateurs d’investir dans son approvisionnement. Toutefois, il n’y a pas de tendance à la surconsommation. La logique des biens communs, en revanche, encourage à la fois le sous-approvisionnement et la surconsommation de ce bien.

Le conflit entre intérêt individuel et intérêt collectif, qui caractérise les biens collectifs donne aussi naissance au phénomène du « passager clandestin ». Comment inciter tous les bénéficiaires d’une ressource à participer aux coûts de sa production, alors qu’on ne peut exclure personne ? Comment s’assurer que tous les pays respecteront des quotas de pêche et ne profiteront pas des avantages commerciaux potentiels issus de la « bonne conduite » de certains ? Comment protéger les forêts alors que chaque Etat revendique le droit exclusif de gérer ses ressources naturelles en fonction de ses propres besoins ? S’il est de la responsabilité de chaque Etat de poursuivre son intérêt national, comment le redéfinir ou l’harmoniser avec l’intérêt général ?