Construire l’histoire environnementale. (Se) raconter d’autres histoires

Par Grégory QUENET
Comment citer cet article
Grégory QUENET, "Construire l’histoire environnementale. (Se) raconter d’autres histoires", CERISCOPE Environnement, 2014, [en ligne], consulté le 28/11/2021, URL : http://ceriscope.sciences-po.fr/environnement/content/part1/construire-l-histoire-environnementale-se-raconter-d-autres-histoires

L’histoire environnementale française s’est distinguée en se constituant initialement autour d’un triptyque caractérisé par sa dimension particulièrement anthropocentrique : les pollutions urbaines, les sciences et les techniques, les catastrophes naturelles et les risques (Quenet 2014). Dans ce pays « vert clair », où technique et environnement, aménagement du territoire et paysage font si bon ménage, il s’agissait d’historiciser les catégories portées par ces acteurs, et ainsi contribuer à de nouvelles formes de réflexivité (Bess 2011). L’histoire environnementale des espaces coloniaux, la biodiversité et les politiques de conservation, les espaces maritimes, les mobilisations environnementales semblent aujourd’hui recevoir plus d’attention de la part des jeunes historiens. Si elle était écrite aujourd’hui, une histoire environnementale de la France devrait être nécessairement interconnectée, ouverte sur le monde et les échanges internationaux.

La prise en compte du global dans l’histoire environnementale de la France se heurte cependant à des obstacles. Deux méta-récits dominent. Le premier est celui du long entrelacement entre les hommes et leur environnement, de la sédimentation des échanges se traduisant par des paysages de longue durée, auxquels se mêlent les transformations récentes. L’espace français est un palimpseste, fait de la manière dont les hommes ont interprété et aménagé les contraintes du milieu, dont les formes spatiales résultent d’usages, d’organisations, d’intérêts inscrits dans l’espace (Burguière et Revel 1989). Les chercheurs ont ainsi été peu touchés par les débats sur la notion d’espace vierge et sans les hommes, de nature originelle, de cette wilderness qui a introduit des apories redoutables dans les conceptualisations de la nature. En même temps, cette notion a été un puissant stimulant, non seulement pour l’activisme politique, mais aussi pour la constitution précoce de l’histoire environnementale comme champ de recherche. Vue d’outre-Atlantique, le « retard français » en histoire environnementale a longtemps étonné et a été interprété comme le résultat d’une figure totémique aussi puissante que la wilderness pour les Américains, à savoir le « paysage rural ». La force et l’ancienneté de l’histoire rurale, de la géographie historique, de l’histoire sociale des structures du paysage seraient, à l’aune du degré d’imbrication entre les communautés locales et leur espace, patiemment modelé, découpé par des limites de propriété et des chemins, organisé par des groupements humains dont les formes varient selon les régions.

A ce grand récit s’en superpose un autre, celui de l’aménagement du territoire, de l’homme maître et possesseur de la nature. Depuis la création de l’Ecole des ponts-et-chaussées en 1748, on connaît l’importance de la figure de l’ingénieur dans la formation de l’espace français et de ce projet de modelage du territoire (Desportes et Picon 1997). Pourtant, celui-ci s’impose surtout au XIXe siècle car au siècle précédent, la volonté d’aménagement du territoire n’est pas encore l’horizon naturel des actions sur la nature, la conscience de lois naturelles reste forte. Les aménagements ponctuels (assèchements et irrigations, constructions de canaux et de routes) s’appuient moins sur le projet de maîtriser et transformer la nature que sur la nécessité de faciliter la mise en œuvre des mécanismes naturels, de minimiser les obstacles. La création du ministère de l’Environnement en 1971 n’a pas rompu, bien au contraire, avec cette tradition de l’emprise des grands corps techniques (Charvolin 2003). Dans nombre de pays, il semblerait incongru d’avoir un comité d’histoire du ministère de l’Environnement, dont l’essentiel de l’action porte sur la commémoration de la construction des routes et des ponts, de l’assèchement des zones humides et de la gestion des forêts.

Même si aucun historien ne déploie de discours aussi tranché dans ses recherches empiriques, ces grands récits reviennent dès que l’on monte en généralité, et il est difficile de construire une figure narrative capable de s’y substituer. Le thème des perdants de l’histoire environnementale, des voies alternatives abandonnées dans le domaine de l’énergie ou des luttes sociales environnementales, pourrait n’être qu’une simple figure renversée de ces grands récits. De manière provocatrice, des penseurs de l’écologie politique ont fait remarquer que la France n’avait pas de représentation symbolique de la nature sans les hommes, faute de pouvoir mobiliser un grand objet, reconnu par tous et inscrit dans l’histoire de l’espace et de ses habitants. Selon eux, il n’y aurait rien entre « une ressource comptable et mathématisable dont on peut calculer l’exploitation [et] le jardin quadrillé à la française », rien de comparable à la forêt en Allemagne ou à la wilderness aux Etats-Unis, rien qui soit associé à des récits, des mythes, des films et raconté à des enfants comme à des adultes (Gueho et Neyrat 2007). En somme, il n’y aurait pas de lieu de mémoire pour l’environnement. Et de fait, les Lieux de mémoire accordent une place à la nature dans leur inventaire des lieux où s’est incarnée la mémoire nationale, mais une nature réduite à sa dimension symbolique : les paysages du peintre et du savant, les guides de voyage et le Tableau de la géographie de la France de Vidal de la Blache (1903), mais aussi le territoire, de ses limites à sa constitution, ou encore les France du front de mer, de la forêt, de la terre et du clocher (Nora 1984-1992).