Construire l’histoire environnementale. (Se) raconter d’autres histoires

Par Grégory QUENET
Comment citer cet article
Grégory QUENET, "Construire l’histoire environnementale. (Se) raconter d’autres histoires", CERISCOPE Environnement, 2014, [en ligne], consulté le 28/11/2021, URL : http://ceriscope.sciences-po.fr/environnement/content/part1/construire-l-histoire-environnementale-se-raconter-d-autres-histoires

Lorsque l’histoire environnementale se constitue sous ce nom aux Etats-Unis au début des années 1970, le cadre local et régional domine (Quenet 2014). C’est celui qui se prête le mieux au projet d’une histoire « par en bas », du point de vue des dominés non humains, s’inspirant du modèle des études féministes et afro-américaines. La géographie humaine de Carl Sauer et l’école des Annales française, deux sources d’inspiration importantes, ont elles-mêmes pris leurs distances par rapport à l’échelle nationale. Au départ, ce cadre d’analyse n’est pas exclusivement américain ni fermé aux aires lointaines, mais il le devient peu à peu lorsque l’histoire environnementale réussit à s’implanter dans les universités américaines, dans un contexte très difficile pour les questions écologiques. L’internationalisation du champ, signe de sa percée académique dans les années 1990, agit donc comme un décentrement : l’essor des différentes communautés nationales de chercheurs a pour effet de faire apparaître la diversité des formes d’assemblages entre humains et non humains, selon les sociétés humaines et les époques.

La première critique du courant américain est venue de l’histoire environnementale indienne, fortement influencée par les études subalternistes. L’historien Ramachandra Guha a montré très tôt la manière dont l’Etat colonial, puis l’Etat nationaliste indien après l’indépendance (1947), ont importé des concepts de conservation de la nature prétendument universels, construisant du même geste l’image orientalisée d’une pensée traditionnelle indienne en harmonie avec la nature (Guha 1989). Les nombreux travaux sur les révoltes populaires – en particulier le fameux mouvement écologique Chipko (né en Inde en 1973 pour empêcher la déforestation à des fins industrielles) – ont conduit à reconstituer l’économie morale de la nature de ces communautés et une forme d’environnementalisme des pauvres, caractéristique de l’Inde. De telles perspectives auraient pu conduire à une essentialisation de ces acteurs, au nom de l’adaptation des cadres sociaux à des fonctions écologiques, si les travaux des sociologues indiens n’avaient critiqué ce fonctionnalisme, qui isole à tort une sphère environnementale de l’ensemble des dynamiques sociales complexes (Baviskar 1995).

Dans d’autres pays, la critique est venue de traditions intellectuelles et disciplinaires différentes dans la prise en compte de l’environnement. L’Angleterre, qui a été marquée par le poids de l’histoire rurale et de la géographie historique, mobilise ces traditions pour se constituer une identité distincte de l’histoire environnementale américaine. Créée en 1995 par l’historien Richard Grove, la revue Environment and History en appelle au géographe Carl Sauer et son élève Clarence Glacken, à la géographie historique et à l’histoire locale anglaise (Henry Clifford Darby, William George Hoskins) et à l’école des Annales. En réalité, les oppositions ne sont pas si tranchées, et les différences de contexte contribuent aux malentendus alors que les deux côtés de l’Atlantique ont été influencés par la fameuse rencontre internationale de 1955 à Chicago, dont les actes ont été publiés sous le titre Man’s Role in Changing the Face of the Earth (Thomas 1956).

L’essor du champ au Canada, porté par la très active société académique Network in Canadian History & Environment (NiCHE), montre comment l’histoire de la mise en valeur d’un pays, qui se traduit à travers les catégories de description de la nature et les corpus de sources produits par ces activités, modèle les formes de l’histoire environnementale. Alors que la frontière a été une dynamique unificatrice aux Etats-Unis – à travers le mouvement de colonisation et le concept de wilderness, l’espace sauvage originel –, la frontière canadienne s’est scindée en une multitude de frontières, de particularismes régionaux et ethniques, moins triomphants dans leur rapport à la nature, reliés plus étroitement aux villes, et donc finalement moins déclinistes. Ce contexte caractérisé par l’attachement à la terre, un concept de nature qui mêle l’environnement et l’économie et un environnementalisme moins fort a certes contribué à une émergence plus tardive de l’histoire environnementale. Mais il a produit une tradition originale, plus attentive au territoire et aux paysages, aux rapports sociaux et économiques à l’œuvre dans l’exploitation des ressources naturelles, et enfin aux villes (Castonguay 2006).

Ce qui se joue ici est la manière dont la nature, malgré le creuset américain de l’histoire environnementale, se diffracte en une multitude de territoires que donnent à voir les sources et les archives où se condensent les rapports entre la nature prise comme un donné et la nature prise comme un construit (Quenet 2014). Ainsi, en Europe du Nord, le transfert des perspectives américaines est précoce, par le biais de l’éthique environnementale et d’une idée partagée de la nature sauvage, mais l’influence des sciences de la nature affaiblit la dimension construite de la nature et le jeu des catégories de description qui permettent de dénaturaliser l’environnement. Si l’importation se fait sans heurts en Australie, les catégories américaines s’ajustent mal à des territoires qui ont été pensés plutôt comme terra nullius, c’est-à-dire des terres sans hommes à la suite de l’animalisation des aborigènes par les colons. L’essor récent de l’histoire environnementale de l’Amérique latine écrite sur place a pris ses distances avec une histoire décliniste produite aux Etats-Unis, qui imputait les problèmes environnementaux de ces pays aux effets destructeurs du capitalisme américain, occultant ainsi les rapports historiques plus divers et plus complexes. Le développement actuel de l’histoire environnementale en Chine ouvrira sans doute de nouvelles perspectives, en attendant l’essor des études dans le monde arabe. Quant à l’Afrique, si son histoire environnementale a été précoce dans les zones de langue anglaise, du fait d’historiens occidentaux, la prise en charge par les historiens locaux et les études empiriques nécessaires sur les parties non colonisées par les Anglais renouvelleront certainement nos connaissances.

Cette plasticité peut étonner, mais l’histoire environnementale s’est construite en avançant, par l’enquête historique pratiquée sur plusieurs décennies. Ce pragmatisme procède de deux questions antagonistes et pourtant complémentaires qui ont structuré les débats porteurs de ces nouvelles perspectives : comment faire de la nature un fait social et historique si celle-ci est réifiée par une définition ahistorique et universelle qui vaudrait pour toutes les sociétés et toutes les époques ? Par quelles méthodes rendre compte d’une matérialité, de ce fait non humaine, qui configure les formes sociales et culturelles sans les déterminer, et les travaille au point d’être elle-même pleine d’histoire humaine ? L’histoire environnementale est un plaidoyer pour l’historicité, c’est-à-dire l’affirmation que la seule manière de résoudre cette contraction consiste à saisir des formes dans le temps, en articulant soigneusement changements environnementaux et changements sociaux, inscrits dans des systèmes de relations propres à leur époque.