Les flux migratoires légaux et illégaux

Par Catherine de Wenden
Comment citer cet article
Catherine de Wenden, "Les flux migratoires légaux et illégaux", CERISCOPE Frontières, 2011, [en ligne], consulté le 21/07/2017, URL : http://ceriscope.sciences-po.fr/content/part4/les-flux-migratoires-legaux-et-illegaux

Plan de l'article:

Du fait du renforcement des politiques de contrôle des flux migratoires par des lois visant à filtrer l’immigration clandestine depuis les années 1980, l’illégalité est devenue une figure contemporaine et durable du migrant à l’échelle de la planète et plus particulièrement en Europe, aux États-Unis et au large de l’Australie. La crise économique, la révolution technologique et les nouveaux modes de développement en Occident font décroître les besoins de main d'oeuvre immigrée. Les migrants sont aujourd'hui perçus comme un fardeau pour la société par une partie de l’opinion publique. De moins en moins d’immigrés arrivent en Europe munis d'un contrat de travail. Ils ont cédé leur place à une nouvelle catégorie, les migrants irréguliers. La clandestinité fait désormais partie du « plan migratoire » des personnes souhaitant quitter leur pays. Autrefois apprécié pour sa flexibilité et sa disponibilité, l’immigrant irrégulier (et ceux qui l’aident à franchir les frontières) devient, dans le discours politique, une menace à l’ordre public, voire un criminel. Dans ce contexte, la nouvelle distinction entre l’immigration légale et illégale, qui inquiétait peu les décideurs durant les années de croissance où la main-d’oeuvre manquait et était facilement régularisée, justifie désormais les actions de l’État en matière d’immigration.

L’axe méditerranéen représente l’une des grandes lignes de fracture économique, démographique et politique du monde. Beaucoup d’illégaux se risquent à traverser la Méditerranée au péril de leur vie : Gibraltar, les îles Canaries, Malte, Lampedusa, la ville de Brindisi ou les îles grecques offrent le spectacle des naufragés clandestins, repêchés par les gardes-côtes ou les bateaux de pêche quand ils ne meurent pas en mer. Depuis vingt ans, la situation de l’Espagne, qui figure au premier rang de cet axe stratégique, a suscité une angoisse croissante autour du contrôle des frontières. Du fait de sa situation géographique aux frontières sud de l’Europe, Madrid a dû mettre en place une politique migratoire (le pays était jusque là une terre d'émigration) capable de satisfaire les autres pays européens mais également de répondre à ses propres besoins de main-d’oeuvre dans une phase d’expansion économique. La fermeture officielle des frontières à l’immigration de travail s'est produite concomitamment au développement d’une économie instable et flexible bénéficiant largement du travail irrégulier. Dans les secteurs de l’agriculture et du tourisme, cette situation a produit un appel d'air qui a été plus fort que les politiques de régularisation qui ont été menées. La fermeture des frontières en Espagne a conduit à la professionnalisation du passage des frontières, c’est-à-dire au développement d’une économie organisée du passage clandestin. Davantage qu'à la recherche de profits (comme dans le cas du trafic des êtres humains et des trafics de drogue), le passage illégal de migrants répond avant tout à la demande massive des candidats à l’immigration. Des mineurs non accompagnés sont venus grossir le flot des nouveaux venus.

Autre ancien pays d’émigration, l’Italie est devenue au milieu des années 1980 un pays d’immigration. La chute du mur de Berlin, le développement des réseaux catholiques sous le règne du pape Jean-Paul II et la mondialisation des flux ont amené de nouvelles migrations clandestines de l’Est (Polonais, Ukrainiens, Roumains) et du Sud (Philippins, Égyptiens, Latino-américains, Chinois, Sénégalais). La variété des profils migratoires de ce nouveau pays d’accueil a été également complétée par l’entrée en mobilité de ses voisins les plus proches (Albanais, Tunisiens) de même que par l’arrivée de migrants erythréens, somaliens ou éthiopiens issus du court passé colonial italien. Des niches propices au travail clandestin dans un marché du travail fortement segmenté ont attiré de nombreux illégaux, régularisés au fil de vastes opérations appelées sanatorie. L'immigration a remédié au vieillissement de la population liée à la chute brutale de la natalité et à l’entrée des femmes dans la vie active. De nouveaux métiers liés au service à la personne (garde d’enfants et de personnes âgées, services domestiques) ont suscité une forte demande comme les secteurs liés à des spécificités locales (pêche, agriculture, tourisme, métiers de la mode). Les badanti (femmes qui s'occupent de personnes âgées), pizzaioli (fabricants de pizzas, souvent Égyptiens), vu cumpra (commerçants ambulants sénégalais proposant leur marchandise de contrefaçon à la sauvette en demandant Vuoi comprare ? - Voulez-vous acheter ?) et autres travailleurs clandestins du bâtiment, de l’agriculture ou du tourisme font aujourd’hui partie du paysage migratoire ordinaire. Ils sont été régularisés au fil des ans depuis 1986 (loi Martelli) dans un pays où le populisme n'empêche pas certains électeurs d'être favorables à la régularisation de leurs employés de maison. Des accords bilatéraux ont été signés avec l’Albanie et avec la Libye - pays tampon - où ils ont été complétés par des accords de réadmission - pour lutter contre l’immigration clandestine et répondre aux besoins saisonniers de main d’œuvre.

Au sud, l’Algérie est un pays de départ, d’accueil et de transit pour les personnes d'Afrique subsaharienne dans lequel l’illégalité est devenue une figure durable et contemporaine du migrant retenus dans un sas. La migration d’Algériens en situation irrégulière vers l'Europe a des particularités qui tiennent à l'histoire, l'ancienneté du phénomène et la place singulière de cette immigration en France. Une part importante de la population envisage le départ comme l’unique façon de se réaliser et de pouvoir agir sur sa vie. Mais dans un pays où 50% de la population ont moins de 25 ans, ces aspirations individuelles se heurtent au renforcement des frontières européennes (visas, système informatisé SIS d’identification des clandestins et des délinquants, solidarité des polices européennes via le système Frontex). Pris entre les contraintes législatives et la possibilité de recourir à des réseaux familiaux, les migrants harragas (grilleurs de frontières) organisent leur parcours et acquièrent une connaissance des règles qui leur permet de s’adapter aux normes et de développer des stratégies d’installation. L’objectif est d’obtenir des papiers et l’illégalité est perçue comme un risque à courir qu’il s’agit de réduire ou de maîtriser. L’importante demande de travail clandestin en France permet de « tenir » et la régularisation, synonyme de libre circulation, constitue le symbole de la réussite sociale. Assurés de pouvoir revenir et valoriser leur travail en France, le premier voyage que font les sans papiers régularisés est celui du retour dans leur pays pour renouer des liens avec la famille. Plus les frontières sont fermées, plus les migrants se sédentarisent ; plus elles sont ouvertes, plus ils circulent. Pour obtenir la régularisation, les migrants s’appuient sur les contradictions du système français et les failles de la loi. La marge de négociation se joue sur leur capacité à épouser les perspectives de la partie adverse et à lui donner des gages. Le mariage, de plus en plus utilisé comme stratégie de régularisation, est un bon exemple à l’articulation de divers processus de négociation entre légal et illégal. Les migrants cherchent à négocier le droit de circuler et de s’installer hors de leurs frontières nationales, non seulement parce qu’on y a été contraint ou invité mais aussi parce qu’on l’a choisi. La figure contemporaine du migrant est celle d’individus qui réagissent individuellement et collectivement aux privations du droit à la mobilité, une privation qui concerne les deux tiers de la population mondiale.

Quelques autres lieux illustrent les contradictions entre frontières et mobilité humaine : Sangatte, face au point de départ de la traversée de la Manche, où viennent se fracasser le dispositif européen de l’asile (accords de Dublin), qui implique que les demandeurs soient renvoyés vers le premier pays européen où ils ont mis le pied, et les migrants qui refusent de renoncer au Royaume-Uni, ultime but du voyage au long cours qu'ils ont entrepris depuis l’Afghanistan ou l'Irak. Estimés à un millier dans le monde  - dont 250 centres de rétention et zones d’attente et de transit dans les aéroports -, les camps exacerbent le conflit entre droits de l’homme et dispositifs sécuritaires. La frontière américano mexicaine, premier lieu de passage au monde (60 millions par an dans les deux sens entre Tijuana et San Diego et 11 millions d’illégaux aux États-Unis) illustre de son côté, la partie de bras de fer entre logiques du marché et ordre étatique. Ces scènes frontalières figurent une mise en scène du contrôle dans un monde où l’aspiration à la circulation n’a jamais été aussi grande et où, dans le même temps,  le besoin d'ériger des barrières n'a jamais été aussi fort .