Les flux migratoires légaux et illégaux

Par Catherine de Wenden
Comment citer cet article
Catherine de Wenden, "Les flux migratoires légaux et illégaux", CERISCOPE Frontières, 2011, [en ligne], consulté le 25/05/2017, URL : http://ceriscope.sciences-po.fr/content/part4/les-flux-migratoires-legaux-et-illegaux

On définit par flux migratoires légaux ceux qui obéissent aux normes définies par les pays d’accueil. Celles-ci sont très diversifiées selon les pays d’origine de ceux qui circulent, la durée projetée du séjour, le motif de celui-ci, enfin le caractère volontaire ou contraint de la migration. On distingue plusieurs catégories de flux migratoires. Une première catégorie réunit ceux qui répondent aux normes de franchissement dans un espace régional au titre de la liberté de circulation, d’installation et de travail (comme les Européens de l’Union dans l’espace européen ou les ressortissants nordiques dans l’Union nordique). On trouve ensuite ceux qui bénéficient de titres de séjour des pays d’accueil leur permettant de franchir légalement les frontières européennes et extra-européennes. Une troisième catégorie regroupe les réfugiés statutaires qui viennent se réfugier dans un pays étranger. La quatrième catégorie réunit ceux munis des visas requis qui veulent s’installer pour une durée supérieure à trois mois de mariage, regroupement familial, études ou travail. Enfin, le dernier groupe est constitué par les touristes, munis ou non de visas de court séjour, selon les pays dont ils sont originaires, qui n'ont pas de la possibilité de travailler. Tous ces flux sont légaux et sont habituellement les seuls enregistrés par les pays de l’OCDE ou les Nations unies. Mais les deux tiers des pays du monde ne fournissent aucune donnée sur leurs flux migratoires, d’entrées ou de sorties. Notre représentation de la réalité des migrations mondiales est donc incomplète, notamment pour l'Afrique, l'Amérique latine et l'Asie du Sud-Est.

En s’en tenant à ces données, on observe que les migrations légales ont triplé depuis ces quarante dernières années, passant de 77 millions de migrants en 1975 à 214 millions aujourd’hui. Plusieurs facteurs expliquent cette évolution. En premier lieu, la chute du mur de Berlin qui n’a pas provoqué l’invasion annoncée mais une migration lente, en continu de l’est vers l'ouest. Elle s’est traduite par des mouvements pendulaires et des désenchevêtrements ethniques dont l’exemple le plus connu est celui des Aussiedler, ces Allemands ethniques implantés, pour l’essentiel, dans l’ex-URSS et revenus s’installer en Allemagne à la faveur du droit du sang qui prévalait à l’époque dans ce pays. La période de transition économique et politique a vu également bon nombre de demandeurs d’asile originaires de Chine et de Roumanie s'installer en Europe. Deuxième facteur, l’information, qui relie les régions les plus reculées au monde entier par la télévision, Internet, les téléphones portables, la radio, et donne à voir, au-delà des frontières, un mode de vie plus libre et, souvent, plus aisé qui fait rêver les plus jeunes. En troisième lieu, on mentionnera la fermeture des frontières, qui transforme leur franchissement en odyssée moderne. On peut également citer l'apport des transferts de fonds (328 milliards de dollars en 2008, soit trois fois l’aide publique au développement). Au cours des années 1990, On assiste également à l’explosion des demandes d’asile du fait de l'accroissement des foyers de tensions à travers le monde (Sri Lanka, région des grands lacs africains, ex-Yougoslavie, Haïti, Kurdistan, Proche et Moyen-Orient). Enfin, de nombreuses personnes privées de toute perspective d'avenir quittent leur pays, notamment après l'accession de celui-ci à l'indépendance.

Les migrations se sont mondialisées, elles se sont aussi globalisées. Les causes de départ sont devenues plus nombreuses : environnement et réchauffement climatique, urbanisation des pays du sud, accès à l’énergie, évolution de la répartition et de la structure par âge de la population entraînant des pénuries de main d’œuvre au nord, interdépendance politique et économique des pays du monde, inégalités du développement humain. On distingue plusieurs grands espaces migratoires, complémentaires en terme de demande et d’offre de main d’œuvre, de population et de ressources. Contrairement à une idée reçue, les migrations sud-nord sont les plus importantes et ne constituent qu’à peine 30% des flux migratoires mondiaux (62 millions), les flux sud-sud étant presque aussi importants (61 millions). Pour leur part, les flux nord-nord forment le quart des migrations (53 millions), les flux nord-sud 14 millions, le reste étant constitué par des flux est-ouest et ouest-est (plus rares). Seuls les flux nord-nord et nord-sud fonctionnent dans la fluidité, à cause des facilités de voyage dont bénéficie le tiers de la planète. Les flux sud-sud bénéficient parfois de libéralités régionales (exemption de visas dans des espaces de voisinage circonscrits) et les migrations du sud vers le nord sont les plus difficiles en raison de la sécurisation des frontières du nord.

Les flux se sont également régionalisés. Plusieurs pays du monde comptent davantage de migrants venus d'autres pays de la région dans laquelle ils sont situés que du reste du monde. Le continent américain fonctionne ainsi, dans une sorte de synergie entre le Nord et le Sud malgré l’importance stratégique de la frontière entre le Mexique et les États-Unis. Celle-ci, difficile à franchir notamment depuis la construction du mur en 2006, a fait du Mexique un pays de transit et d’immigration. Tandis qu’aux États-Unis, la communauté latino-américaine est devenue en nombre la première minorité du pays, l’essentiel de la migration des pays du cône sud est formé par la population des pays andins. Les Européens qui ont peuplé l’Amérique du Nord et du Sud sont aujourd’hui beaucoup moins nombreux à y entrer.

L’Europe fonctionne dans une sorte de synergie migratoire mal acceptée par l’opinion publique avec l’Afrique jusqu’à la ligne de l’équateur, transformant les pays du Maghreb en pays de transit, voire d’immigration, pour ceux qui n’ayant pas réussi à franchir la Méditerranée
se retrouvent en fait dans un sas. En échange de politiques de développement ou de l’attribution de titres de séjour pour les plus qualifiés des émigrants, les pays du Maghreb où la frontière a été externalisée par l’Europe ont dû signer des accords de réadmission en vertu desquels ils s’engagent à reprendre chez eux les illégaux ayant transité par leur territoire.

Le monde russe dessine un autre espace où l’apparition de nouvelles frontières, à l’ouest et au sud, n’a pas tari les migrations de voisinage et se caractérisent depuis 1990 par une intense mobilité centripète et centrifuge. Des exemptions de visas facilitent le franchissement des frontières entre Moscou et les nouveaux États indépendants car la Russie vieillit et manque de main d’œuvre pour exploiter ses matières premières. Le monde arabe et musulman est riche d’une migration interarabe entre les pays du Golfe et leurs voisins du Maghreb. L’Asie du Sud-est constitue un autre espace régional comprenant de grands pays de départ (Inde, Chine, Pakistan, Philippines) et de riches terres d’accueil à la population parfois vieillissante (Japon, Australie, Nouvelle-Zélande, Hong-Kong, Taiwan, Singapour, Corée du Sud). Autre migration sud-sud en Afrique où la Chine échange chantiers du bâtiment et travaux publics contre libre accès de ses nationaux au marché du travail et aux matières premières.

La vitalité des diasporas, ou plus exactement des quasi-diasporas qui suscitent de plus en plus l’attention des pays de départ, favorise les réseaux transnationaux qui se jouent des frontières à des fins économiques. On compte environ 30 millions d’Indiens et 50 millions de Chinois vivant hors de leur pays. Un Philippin sur dix réside à l’étranger. De solides liens migratoires abolissant frontières et espaces se forment entre ceux qui sont partis et ceux qui restent au pays. Enfin, l’imaginaire migratoire qui s’échafaude au sud par delà les frontières contribue aussi à effacer la distance et les barrières dans l’esprit des plus aventureux.