Une « drôle de guerre » : des frontières entre l’Érythrée et l’Éthiopie

Par Roland Marchal
Comment citer cet article
Roland Marchal, "Une « drôle de guerre » : des frontières entre l’Érythrée et l’Éthiopie", CERISCOPE Frontières, 2011, [en ligne], consulté le 22/05/2019, URL : http://ceriscope.sciences-po.fr/content/part3/une-drole-de-guerre-des-frontieres-entre-lerythree-et-lethiopie

La nature des deux régimes et leur intimité antérieure ont rendu la guerre qu’ils se menaient plus dévastatrice que beaucoup de médiateurs le pensaient. Compte tenu de la différence d’échelle entre les deux pays, les dirigeants érythréens ont porté l’affrontement ailleurs que sur la zone frontalière. Le premier choix a été de renouer avec les mouvements d’opposition armée éthiopiens et de leur fournir des facilités pour accroître leur capacité d’opération dans les périphéries de l’État éthiopien. Les réussites étaient mineures. Aussi, la Somalie est devenue, à partir de 1999, un champ d’affrontement privilégié.

La principale traduction fut des livraisons d’armes et le transfert, via le territoire somalien, de combattants éthiopiens formés en Érythrée. Cette politique a été menée en bonne intelligence avec certains dirigeants des factions armées somaliennes et dénoncée par d’autres et leur « patron » éthiopien qui entendait contrôler le processus politique intérieur en Somalie.

L’arrivée au pouvoir à Mogadiscio, en juin 2006, de l’Union des tribunaux islamiques radicalisait ce qui alors faisait encore effet de nuisance pour Addis-Abeba et ses alliés américains. Depuis lors, l’Érythrée a été accusée d’aider les islamistes défaits après l’intervention militaire éthiopienne de décembre 2006, voire de courtiser un groupe comme Harakat al-Shabaab al-Mujaheddin qui proclame son allégeance à al-Qa’îdah. En décembre 2009, la résolution 1907 du Conseil de sécurité isolait encore davantage l’Érythrée par de nouvelles sanctions. L’hégémonie éthiopienne sur la région était confirmée, mais à quel prix ?

Les conséquences régionales de ce conflit ne s’arrêtent pas à son seul débordement sur la Somalie. En mai 2008, un incident opposait deux patrouilles érythréenne et djiboutienne dans la région de Ras Doumeira, zone qui était l’objet d’un litige frontalier ancien entre les deux pays. Une nouvelle fois, l’Érythrée entendait manifester que les questions frontalières devaient être réglées et que la communauté internationale faisait preuve d’une très grande partialité à son égard. La logique de cette politique était imparable : l’Érythrée – jusqu’aux sanctions de décembre 2009 à tout le moins – ne pouvait que s’évertuer à déstabiliser un ordre régional qui la réduisait au rôle de paria.

C’est sans doute dans ce même cadre qu’il faut analyser la politique érythréenne par rapport au Soudan. Après le déclenchement du conflit, en mai 1998, Khartoum reprenait rapidement langue avec Addis-Abeba, les relations entre les deux pays étant très limitées depuis une tentative d’assassinat d’Hosni Moubarak en juin 1995, perpétrée avec l’aide de la Sécurité soudanaise. Le Soudan devenait rapidement le premier pourvoyeur de produits pétroliers de l’Éthiopie. Depuis lors, les relations se sont intensifiées malgré des différences politiques significatives. Le Soudan islamiste, en agissant ainsi, rompait l’endiguement régional construit par la diplomatie américaine et isolait l’Érythrée qui abritait alors l’essentiel de son opposition politique et militaire.

L’accord de paix entre Nord et Sud-Soudan signé en janvier 2005 signifiait une diminution drastique du rôle de l’Érythrée vis-à-vis de ce pays puisque toute l’opposition soudanaise était rentrée au pays. Les dirigeants érythréens réagissaient en conséquence, en réglant le conflit qu’ils avaient aidé à créer dans l’est du Soudan et surtout en s’impliquant avec le Tchad et la Libye dans la question du Darfour. Une nouvelle fois, l’idée était de cultiver des relations compliquées avec Khartoum pour éviter un étranglement régional et peut-être miner une harmonie trop grande entre Addis-Abeba et Khartoum.

Cet aperçu du conflit frontalier entre Érythrée et Éthiopie permet de tirer plusieurs leçons. D’abord, si conflit frontalier il y a, il renvoie à un temps long et, surtout, il met en lumière des processus endogènes de construction d’État. Dans le cas érythréo-éthiopien, ce n’est pas de réunification d’un groupe ethnique (les locuteurs de la langue tigriniya) dont il s’agit mais, au contraire de la traduction étatique de leurs différences.

Ensuite, ce conflit de frontières révèle combien un État fonctionne à l’intérieur d’un système d’États. Il s'agit d'une remarque importante à l’heure où le Sud-Soudan doit devenir indépendant et où certains lobbies travaillent à l’indépendance du Somaliland. L’effet systémique de la création d’un nouvel État mérite une attention qui a été très superficielle dans le cas de l’Érythrée en 1993.

La question de la démarcation des frontières sera reposée dans la prochaine décennie pour au moins deux raisons. D’une part, l’indépendance du Kosovo et sa « confirmation » juridique par la Cour internationale de La Haye entament un nouveau chapitre dans l’histoire de la sécession. Alors que la communauté internationale avait été très conservatrice pendant près d’un demi-siècle, cette décision ouvre la boîte de Pandore, ce qui n’est sans doute pas la meilleure nouvelle pour le continent africain. D’autre part, l’Afrique fait aujourd’hui l’objet de toutes les attentions de la part des économies émergentes ; ses ressources naturelles ne sont pas totalement identifiées, souvent même pas encore exploitées. Cette conjoncture économique nouvelle remet en exergue la question de la souveraineté (contre le libéralisme ambiant qui a beaucoup profité aux Occidentaux) et du contrôle des matières premières. On a déjà voulu voir (à tort) dans le conflit au Darfour un conflit pour le pétrole, mais ce type d’explication simple ou simpliste risque de trouver une nouvelle actualité.