Quelles frontières pour l’État d’Israël ?

Par Alain Dieckhoff
Comment citer cet article
Alain Dieckhoff, "Quelles frontières pour l’État d’Israël ?", CERISCOPE Frontières, 2011, [en ligne], consulté le 21/07/2017, URL : http://ceriscope.sciences-po.fr/content/part3/quelles-frontieres-pour-letat-disrael

En fait, la réflexion des responsables sionistes sur les frontières politiques s’amorce en réaction au premier projet de partition de la Palestine mandataire présentée par les Britanniques en 1937 (plan Peel). Le débat est vif au sein de l’organisation sioniste et fait apparaître deux camps. D’un côté, les pragmatiques (autour de David Ben Gourion et de Haïm Weizmann) admettent le principe du partage dès lors que l’État juif dispose d’une base territoriale suffisante ; de l’autre, les « idéologues » la refusent soit parce qu’ils veulent un État juif sur toute la Palestine (droite, sionistes-religieux, nationalistes de gauche), soit parce qu’ils désirent un État binational, judéo-arabe. Ce clivage politique structurant réapparaît lors de la discussion du plan de partage des Nations unies en 1947, puis après la guerre des Six Jours en 1967.

Le partage avorté de 1947 permet de comprendre le pragmatisme de Ben Gourion et de ses amis. Rappelons d’abord que la résolution de l’assemblée générale des Nations unies du 29 novembre 1947 prévoyait la constitution de deux États, économiquement liés, Jérusalem et sa région formant un corpus separatum directement administré par l'ONU. L’État juif aurait recouvert 14 000 km2, avec 500 000 Juifs et 400 000 Arabes, détenant un tiers des terres. L’État arabe aurait eu une superficie de 11 500 km2, avec 800 000 Arabes et seulement 10 000 Juifs. Quant à Jérusalem (200 km2), Juifs et Arabes étaient à parité avec 100 000 personnes chacun. Face à ce partage, la direction sioniste adopte une attitude en deux temps. D’une part, elle accepte le partage de la Palestine mandataire, ce qui offre le double avantage de donner un cadre territorial à la souveraineté juive et d’affirmer une position de compromis sur la scène internationale. D’autre part, elle s’adapte aux circonstances, face à l’inéluctable refus des Arabes qui tiennent le partage pour fondamentalement injuste. C’est donc la guerre, inévitable, qui décida des limites de l’État. Ce scénario se réalisa en 1948-1949. À l’issue d’une longue confrontation armée Israël se retrouvait, par rapport au plan de partage, avec 5 000 km2 supplémentaires, dont il n’entendait plus se séparer. Les accords d’armistice conclus entre l’État d’Israël et ses voisins en 1949 entérinaient de facto ces gains territoriaux. Bien que ces lignes d’armistice reflétaient simplement la situation militaire et ne constituaient donc pas de véritables frontières d’État, elles furent traitées comme telles par Israël. D’un côté, elles avaient une certaine légitimité. À l’exception de quelques zones démilitarisées dans des endroits litigieux, les lignes de démarcation avec le Liban, la Syrie et l’Égypte (sauf Gaza) recoupaient les frontières internationales de la Palestine mandataire. C’était d’ailleurs aussi le cas avec la Jordanie, au sud, dans le Néguev (165 km de frontières), mais pas au centre. La fraction de la Palestine, s’étendant de Jénin à Hébron autour du massif montagneux était, en effet, demeurée sous le contrôle de la Légion arabe du roi Abdallah. Israël était séparé de cette Cisjordanie qui est annexée au royaume hachémite de Jordanie en 1950, par des lignes d’armistice artificielles courant sur plus de 350 km, séparant des villages arabes de leurs terres et divisant Jérusalem en deux secteurs. C’est là qu’Israël mit en œuvre une série de pratiques, systématisée à toutes les zones périphériques de l’État, pour que ces lignes d’armistice soient perçues, par ses adversaires qui rejetaient son existence, comme des frontières d’État devant demeurer inviolables.