Quelles frontières pour l’État d’Israël ?

Par Alain Dieckhoff
Comment citer cet article
Alain Dieckhoff, "Quelles frontières pour l’État d’Israël ?", CERISCOPE Frontières, 2011, [en ligne], consulté le 25/05/2017, URL : http://ceriscope.sciences-po.fr/content/part3/quelles-frontieres-pour-letat-disrael

Au départ, il existe une véritable indétermination territoriale puisque le promoteur du sionisme, Theodor Herzl, tout entier tendu vers l’objectif central de restauration d’une souveraineté politique juive, tient le lieu de sa réalisation comme secondaire. Dans L’État des Juifs, le manifeste fondateur du sionisme, publié en 1896, il s’interroge ouvertement sur les avantages respectifs de la Palestine et de l’Argentine avant de considérer la proposition britannique d’établir un foyer juif en Ouganda. Cette hésitation originelle cesse en 1905, après le décès de Herzl et le cap est définitivement mis sur la Palestine, sans pour autant que l’hypothèque territoriale ne soit levée. Le sionisme est, en effet, un nationalisme totalement sui generis : il réclame pour le peuple juif, qui résidait alors à 99% en diaspora, une terre sur laquelle les Juifs ne constituaient qu’une minorité de 5%. Transformer les termes de cette équation totalement défavorable exigeait concomitamment l’immigration régulière de Juifs et la consolidation d’une assise territoriale en Palestine. La période du mandat britannique (1920-1948) fut cruciale sur ces deux plans. À la veille de la guerre de 1948, les Juifs constituaient ainsi une forte minorité de 600 000 personnes (un tiers de la population totale), concentrée pour l’essentiel dans la plaine côtière. Par ailleurs, l’organisation sioniste avait développé une stratégie d’emprise territoriale méthodique en multipliant les kibboutzim (villages collectivistes) de façon à marquer humainement le territoire qu’elle revendiquait pour le futur État juif.

Si le souci de l’ancrage territorial a été permanent, car de sa réussite dépendait en grande partie le succès de l’entreprise sioniste, la question des frontières n’a guère préoccupé les dirigeants sionistes. Deux raisons expliquent ce silence. D’abord, le projet prend naissance, au début du XXe siècle, dans un espace moyen-oriental où il n’y a nulle frontière étatique puisqu’il appartient tout entier à l’Empire ottoman. Le projet sioniste se déploie donc, au départ, sans aucune contrainte de frontière. Les dirigeants sionistes réclament, sans succès, en février 1919, un foyer juif sur un territoire très vaste allant de Saïda au nord (actuellement au Liban) à Aqaba au sud, sur la mer Rouge, (actuellement en Jordanie), borné à l’est par le chemin de fer du Hedjaz. Les considérations qui les guident sont fonctionnelles : les frontières devraient être tracées de telle sorte qu’elles permettent de disposer de vastes ressources hydrographiques et foncières. La seconde raison de leur mutisme tient à l’indétermination des limites de cette terre d’Israël (Eretz Israel) sur laquelle ils entendent reconstituer une souveraineté juive. Quelles frontières invoquer alors que le texte biblique attribue trois frontières différentes à la terre d’Israël ? Quelles frontières revendiquer alors que les royaumes juifs ont englobé, tantôt de vastes étendues (sous David et Salomon), tantôt une aire fort modeste (Judée du VIe siècle avant notre ère) ? La terre d’Israël est éminemment paradoxale : son centre est bien localisé (Jérusalem et ses alentours) mais ses limites sont floues, changeantes, malléables. Elle est davantage un lieu symbolique qu’une étendue géographique déterminée.