Le Cachemire en quête de frontières

Par Christophe Jaffrelot
Comment citer cet article
Christophe Jaffrelot, "Le Cachemire en quête de frontières", CERISCOPE Frontières, 2011, [en ligne], consulté le 17/06/2019, URL : http://ceriscope.sciences-po.fr/content/part3/le-cachemire-en-quete-de-frontieres

À l’instar du conflit israélo-palestinien, le conflit du Cachemire – qui est encore plus ancien – renvoie à des motivations qui dépassent la seule question territoriale. Bien sûr, il ne faut pas sous-estimer cette dimension car cette terre est au carrefour de plusieurs pays : la Chine (qui s’est emparée d’une fraction du Ladakh – la partie orientale du Jammu et Cachemire -, l’Aksaï Chin, en 1962), de l’Afghanistan (avec lequel Gilgit-Baltistan a une frontière commune) et de l’Asie centrale (Gilgit-Baltistan n’est séparé du Tajikistan que par le « doigt de gant » de l’Afghanistan). Mais ce positionnement géostratégique n’est pas seul en cause – d’autant que l’altitude en relativise l’importance.


Le Cachemire est un champ de bataille identitaire. Pour le Pakistan qui a vocation, depuis l’origine, à regrouper les musulmans de l’ancien Raj britannique, la partition restera inachevée tant que cette région ne rejoindra pas totalement son giron. Pour l’Inde, au contraire, admettre que la place du Cachemire est au Pakistan reviendrait à renier le socle multiculturel sur lequel elle s’efforce de bâtir son identité nationale. À ces raisons d’État s’ajoutent des mobiles idéologico-politiques. Côté pakistanais, bien des partis trouvent commode de pouvoir mobiliser derrière eux une société divisée en de multiples groupes ethniques pour défendre des frères cachemiris qui souffrent sous le joug indien et l’armée justifie par ce conflit son budget traditionnellement colossal. Côté indien, si le Parti du Congrès revendique l’appartenance à l’Inde du Jammu et Cachemire, certains nationalistes hindous – les plus extrémistes - y voient seulement un des volets d’un projet plus ambitieux : la reconquête des territoires passés au Pakistan (à commencer par l’Azad Kashmir), ce qu’ils appellent la réunification de « l’Inde intégrale » (Akhand Bharat).

En outre, le Cachemire est un enjeu économique qui s’explique d’abord par l’importance cruciale des ressources en eau de la région. L’épuisement progressif des nappes phréatiques, lié notamment à la croissance démographique, rend le Pakistan et l’Inde de plus en plus dépendants des cours d’eau, dont la fonte partielle des glaciers himalayens due au réchauffement climatique annonce le tarissement partiel à moyen terme. En situation de stress hydrique, le Pakistan est particulièrement tributaire des rivières (dont l’Indus) qui lui viennent toutes du Cachemire et du glacier du Siachen (70 km de long). Or l’Inde se situe en amont de toutes les rivières, dont elle pourrait être tentée d’utiliser l’eau et elle a pris le contrôle du Siachen par les armes en 1984. Depuis, le Président Abdul Kalam puis le Premier ministre Manmohan Singh s’y sont rendus respectivement en 2002 et 2003 pour manifester leur attachement à cette conquête, très coûteuse en moyens financiers et en hommes : on déplore plusieurs milliers de morts depuis le milieu des années 1980 du fait des conditions de vie extrêmement difficiles à une telle altitude, entre 3 500 et 5 000 mètres.