La frontière inter-coréenne, par-delà la guerre froide

Par Justine Guichard
Comment citer cet article
Justine Guichard, "La frontière inter-coréenne, par-delà la guerre froide ", CERISCOPE Frontières, 2011, [en ligne], consulté le 20/04/2019, URL : http://ceriscope.sciences-po.fr/content/part3/la-frontiere-inter-coreenne-par-dela-la-guerre-froide

Plan de l'article:

Un ordre régional multipolaire

La fin de la rivalité est-ouest a permis l’émergence d’un ordre régional multipolaire, inauguré par l’établissement de relations diplomatiques entre la Corée du Sud et la Russie d’une part (1991) et la Corée du Sud et la République populaire de Chine d’autre part (1992). Paradoxalement, ce nouvel ordre régional compose un équilibre qui contribue à maintenir la fracture inter-coréenne issue de la guerre froide tout en modifiant les problématiques géopolitiques. La partition perdure en raison de la convergence des intérêts pour le statu quo, notamment ceux de la Chine et du Japon, hostiles à l’émergence d’une nouvelle puissance régionale, mais aussi ceux de la Corée du Sud et des États-Unis, pour lesquels la paix et la stabilité, donc la réconciliation, constituent un objectif plus réaliste et désirable à court et moyen termes que la réunification. Quant à la Corée du Nord, la survie de son régime constitue bien évidemment sa principale préoccupation.

La fin de la guerre froide a également coïncidé avec des changements diplomatiques importants entre les deux Corées, admises séparément à l’ONU en 1991 et signataires, la même année, d’un accord de réconciliation, de non-agression et de coopération. La politique d’engagement de Séoul, amorcée par le président Roh Tae Woo (1987-1992) dès 1988, a surtout culminé sous le mandat de Kim Dae Jung (1997-2002), dont la Sunshine Policy a abouti au sommet inter-coréen de l’été 2000 à Pyongyang (un second sommet s’est tenu en octobre 2007 sous la présidence de Roh Moo Hyun). Ces transformations ont amené certains spécialistes à adopter une approche en termes d'interfaces pour mieux rendre compte des nouveaux échanges liant les deux Corées. Ils sont notamment symbolisés par l’ouverture d’un site touristique au Mont Kŭmgang et par le complexe industriel de Kaesŏng, tous deux situés en Corée du Nord. Leur fonctionnement est suspendu depuis 2008 à la suite de la détérioration des relations inter-coréennes provoquée par l’élection au Sud du président conservateur Lee Myung Bak et l’abandon de la politique d’ouverture de ses prédécesseurs. Irrésolu, le tracé des frontières maritimes entre les deux pays contribue également à l’irruption sporadique de graves tensions dans la péninsule, dont le torpillage d’une corvette sud-coréenne en mars 2010 est l’illustration la plus récente.

Parallèlement, certaines divergences de part et d’autre de la frontière se sont aussi accentuées. Les institutions des deux États sont plus que jamais opposées : démocratiques en Corée du Sud depuis la transition amorcée en 1987 et parmi les plus autoritaires de la planète en Corée du Nord. La division recouvre également une frontière économique, non seulement entre deux systèmes mais entre deux niveaux de développement séparé par un écart qui ne cesse de s’accentuer. L’économie sud-coréenne a décollé à partir des années 1960-1970 tandis que celle de la Corée du Nord s’est effondrée au fil des années 1980, confrontant sa population à une famine qui aurait ravi près d’un million de vies dans les années 1995-1996. Tandis que la République populaire de Corée du Nord cherche à monnayer sa capacité de nuisance contre sa survie, la Corée du Sud, sans avoir officiellement renoncé à la réunification pacifique de la péninsule, en redoute la perspective, et notamment le coût lié aux immenses disparités entre les deux pays. Un fait ne contribue pas à apaiser les craintes de Séoul : l’inégalité du niveau de développement est beaucoup plus important entre les deux Corées qu’ils ne l’étaient entre les deux Allemagnes avant 1990, leur rapport démographique étant au contraire plus équilibré. Ainsi, on comptait quatre Allemands de l’Ouest pour un Allemand de l’Est en 1989 contre deux Sud-Coréens pour un Nord-Coréen aujourd’hui. La population s’élève à environ 23 millions au Nord pour 48 millions d’habitants.

Une situation complexifiée par la question nucléaire

La question nucléaire constitue une autre donnée majeure de l’après-guerre froide dans la péninsule. Ses principaux rebondissements ont eu lieu depuis le début de la décennie 1990 et la confirmation des ambitions nucléaires de Pyongyang. La résolution de ce problème lié au nucléaire constitue la priorité des États-Unis alors dont toutes les politiques - de l’engagement (sous l’administration Clinton) à la fermeté (entre 2002 et 2007 sous l’administration Bush) -ont échoué. L’accord bilatéral de Genève conclu en 1994 après la première crise nucléaire de 1993-1994 n’a pas fait renoncer la Corée du Nord à son programme d’enrichissement, tandis que l’essai de 2006 par lequel le régime de Pyongyang est devenu la neuvième puissance nucléaire mondiale (réalité confirmée par l’explosion d’une nouvelle bombe en 2009), a révélé l’inanité du durcissement de Washington consécutif au 11 septembre 2001. L’espoir d’une dégénérescence du régime à la mort de Kim Il Sung en juillet 1994 a lui aussi été déçu.

L’architecture des pourparlers à six, un format de négociations établi en 2003 qui associe aux deux Corées les États-Unis, la Chine, le Japon et la Russie, est une illustration du jeu multipartite et des influences contradictoires dans lesquelles a toujours été engagée la péninsule. Une décennie après la guerre froide, la montée en puissance de la Chine, unique alliée de Pyongyang, constitue un nouveau facteur dont le rôle demeure à l’heure actuelle ambigu. Ainsi, les deux essais nucléaires réalisés par la Corée du Nord en 2006 et 2009 ont conduit la Chine à se joindre au concert des condamnations internationales et à réclamer des sanctions. Celle-ci continue néanmoins à ménager ses relations avec Pyongyang, espérant notamment accroître son emprise sur le régime dans un contexte de nouvelle succession du pouvoir et de préparation de l’après-Kim Jong Il. Pékin est considéré comme la puissance qui dispose du plus sérieux levier de pression sur Pyongyang compte tenu de la dépendance économique du régime nord-coréen à son égard (80% de ses biens de consommation et 40% de ses ressources alimentaires sont fournis par la Chine).

Depuis la guerre de Corée et en conformité avec la politique des zones tampons qui est historiquement la sienne, Pékin tient pour inconcevable une réunification qui exposerait ses flancs à la présence de l’armée américaine, dont 28 000 soldats sont encore stationnés en Corée du Sud. À l’image de la République populaire de Chine, le Japon, se montre inquiet des éventuelles conséquences de l’implosion du régime nord-coréen pour l’équilibre des forces régionales, même si le pays aurait beaucoup à gagner de la pacification de la péninsule. Aux tensions entre la Corée du Nord et le Japon (notamment autour de la question du rapatriement des pêcheurs japonais kidnappés par Pyong Yang) s’ajoutent les heurts récurrents qui altèrent les relations entre Tokyo et Séoul autour de la question des « excuses » japonaises, la querelle des manuels scolaires ou la dispute sur la souveraineté territoriale des îles Tokdo/Takeshima. La question coréenne comporte d’ailleurs une dimension nationale pour le Japon comme pour la Chine en vertu de l’importante minorité coréenne que ces deux pays abritent. De surcroît, aucun des deux régimes ne souhaite être confronté à un afflux de réfugiés au cas où le régime de Pyongyang disparaîtrait. La Russie apparaît finalement comme la moins hostile à une réunification pacifique et progressive qui ferait contrepoids à ses voisins japonais et chinois mais, de tous les acteurs en présence, elle est toutefois le plus marginalisé par la fin de la guerre froide, preuve des reconfigurations majeures entraînées par cette dernière.