La frontière inter-coréenne, par-delà la guerre froide

Par Justine Guichard
Comment citer cet article
Justine Guichard, "La frontière inter-coréenne, par-delà la guerre froide ", CERISCOPE Frontières, 2011, [en ligne], consulté le 19/04/2019, URL : http://ceriscope.sciences-po.fr/content/part3/la-frontiere-inter-coreenne-par-dela-la-guerre-froide

La division de la Corée a été décrétée par des forces extérieures, puis pérennisée par l’action convergente des dynamiques de la guerre froide et de facteurs internes à la péninsule. La naissance de la frontière coréenne s’est opérée en au moins trois temps :

- 1945 : occupation conjointe de la péninsule par les États-Unis et l’Union soviétique ;
- 1948 : création de deux États indépendants, la République populaire démocratique de Corée soutenue par Moscou, au nord, et la République de Corée alliée de Washington, au sud, chacun des deux régimes revendiquant sa souveraineté sur l’ensemble du territoire coréen ;
- 1953 : fin de la guerre de Corée (sans signature de traité de paix) et maintien de la division.

De la division temporaire à l’émergence de deux États séparés

La frontière inter-coréenne est une construction imposée en 1945 par les États-Unis qui, à leur propre surprise, obtiennent à la veille de la capitulation du Japon (15 août 1945) l’accord de l’Union soviétique, pour une occupation conjointe de la péninsule. Conçue pour être provisoire, la frontière établie à la fin de la guerre et délimitant les deux zones d’occupation épousait le tracé linéaire du 38e parallèle. Sa mise en place est une négation entière de la volonté du peuple coréen. Jamais consulté, celui-ci s’était organisé parallèlement en un Comité pour la préparation de l’indépendance, localement représenté par des comités populaires, lesquels seront reconnus par l’Union soviétique mais pas par les États-Unis. Bien que la division ait eu vocation à être temporaire, elle est scellée dans les premiers mois de l’occupation, à mesure que s’ébauchent de part et d’autre de la frontière deux régimes encore en devenir mais déjà politiquement et idéologiquement distincts. Au nord, le soutien de Moscou permet l’usurpation du pouvoir par les communistes coréens rassemblés autour de Kim Il Sung, l’épuration de l’ancienne administration coloniale et la mise en oeuvre d’une réforme agraire (deux mesures très populaires). Au sud se met en place une coalition autour des conservateurs menés par Syngman Rhee rassemblant des nationalistes de droite, des propriétaires fonciers et des hommes d’affaires, parmi lesquels de nombreux anciens collaborateurs de l’appareil colonial. Celle-ci souffre d’un grave déficit de légitimité dans le climat social révolutionnaire des lendemains de la guerre. La frontière est alors encore poreuse et traversée par d’importants mouvements de population à mesure que les individus menacés au nord (anciens fonctionnaires, entrepreneurs enrichis, etc.) fuient vers le sud et vice versa, compte tenu des politiques antagonistes qui sont déployées dans chacune des deux zones d’occupation.

À leur arrivée dans la péninsule coréenne, Américains et Soviétiques rencontrent des forces prêtes à se mobiliser pour l’un ou de l’autre pôle. En effet, la Corée connaît désordre et effervescence à la fin de la guerre. Politiquement, de nombreuses factions surgissent, souvent issues des divers mouvements d’indépendance, dont l’éventail comprend aussi bien des forces communistes, elles-mêmes éparses selon le lieu d'où elles sont issues  (Russie, Chine ou Corée), que des nationalistes conservateurs. Socialement, le pays est en proie aux intenses conflits de classes qu’ont exacerbés les transformations de la période coloniale. Ainsi, les paysans convertis en ouvriers par l’économie de guerre du Japon et envoyés dans ses mines de Mandchourie rentrent en Corée pour s’y découvrir privés de terres au profit de grands propriétaires (d’où la popularité de la réforme agraire). Convergent ainsi deux mouvements qui se renforcent mutuellement, l’un propre aux dynamiques internationales et à l’amorce de la guerre froide, l’autre lié à la scène coréenne et à ses déchirements internes.
Sans renoncer à l’unification par la promesse d’élections communes sous l’égide des Nations unies, l’occupation conjointe américaine et soviétique approfondit toutefois la division. Face au refus de l’Union soviétique d’organiser des élections communes à l’ensemble de la péninsule - l’URSS bloque l’entrée de la Commission temporaire des Nations unies pour la Corée (UNTCOK) chargée de superviser les élections générales -, ces dernières ont lieu dans la seule partie du territoire sous administration américaine en mai 1948. Elles donneront naissance le 15 août 1948 à la République de Corée. En réponse, le Nord se proclame République populaire démocratique de Corée le 3 septembre 1948. En 1949, les forces d’occupation finissent de se retirer. Dès lors, les incidents se multiplient le long de la frontière coréenne qu’aucune des deux Corées n’est décidée à accepter.

La guerre de Corée (1950-1953) : à la fois guerre civile et théâtre de la guerre froide

Il est désormais établi que, le 25 juin 1953, les troupes nord-coréennes ont franchi le 38e parallèle et envahi la Corée du Sud, conquérant la quasi-totalité du territoire en quelques semaines et contraignant les États-Unis à réagir. Ceux-ci sollicitent l’intervention des Nations unies qu’ils obtiennent à la faveur de la vacance du siège soviétique au Conseil de sécurité, Moscou protestant contre l’attribution du siège permanent chinois à la République de Chine (Taiwan), et non à la République populaire de Chine (RPC). L’intervention militaire menée par le général Douglas MacArthur et le double débarquement de septembre 1950 à Pusan et Inch’ŏn permettent de repousser l’armée nord-coréenne au-delà du 38e parallèle. Mais la contre-offensive américaine, menée sous l’égide de l’ONU, se heurte à l’opposition militaire de la Chine en atteignant le Yalu, fleuve matérialisant la frontière entre la Corée du Nord et le régime de Pékin. La contre-attaque chinoise entraîne le repli de l’armée de coalition au-dessous du 38e parallèle. Contrairement à l’idée selon laquelle la volonté d’envahir la RPC et d’utiliser contre elle l’arme atomique aurait été une lubie du seul général MacArthur, d’intenses débats ont alors ébranlé l’administration américaine avant que ne triomphe la voie du repli face à la menace chinoise.

La guerre de Corée peut donc être militairement décrite comme une guerre de mouvement ayant balayé, à plusieurs reprises, l’ensemble du territoire en 1950-1951, suivie d’une phase qui s’apparente à une guerre de position plus ou moins stabilisée le long de l’actuelle frontière, redessinée au gré des percées de l’un ou l’autre des belligérants. Elle a été une guerre civile avant de s’internationaliser. Non seulement le rôle des acteurs coréens eux-mêmes y est important mais l’intervention chinoise illustre la complexité des logiques de la guerre froide dans la région. La partition entre les deux Corées a été durablement inscrite dans l’espace coréen par ce conflit, extrêmement meurtrier (trois millions de victimes, dont deux tiers de civils). Elle s’est traduite par la séparation d’environ dix millions de Coréens d’une partie de leur famille et la pérennisation de la division d’un peuple ayant en partage près de 1 300 ans d’histoire. La guerre entre les deux Corées représente à la fois le premier théâtre d’opérations de la guerre froide et une de ces acmés, dont les enseignements imprégneront les développements futurs de l’affrontement entre les deux blocs.

L’inertie

Les décennies qui suivent ont été marquées par la faiblesse des contacts diplomatiques entre les deux Corées et leur reconstruction respective. Le Nord et ses infrastructures industrielles avait été lourdement bombardé pendant la guerre tandis que le Sud agricole représentait en 1960 l’un des États les plus pauvres de la planète. Dans un contexte de détente entre l’URSS et les États-Unis et de rapprochement de ces derniers avec la Chine, un projet inter-coréen de réunion des familles divisées naît en 1971 sous l’égide de la Croix-Rouge. Il conduit à la déclaration commune du 4 juillet 1972 par laquelle les deux États expriment leur volonté d’une réunification pacifique sans ingérence étrangère. Mais leurs relations se détériorent au cours des années 1980, rythmées par une série d’attentats nord-coréens (en 1983 à Rangoon contre le président sud-coréen Chun Doo Hwan, en 1987 contre le vol KAL 858 de la compagnie de Corée du Sud, Korean Air) conduisant les États-Unis à inscrire Pyongyang sur la liste des régimes soutenant le terrorisme. Ce n’est qu’à la fin de la guerre froide que des changements apparaissent, sources à la fois de rapprochements et de nouvelles tensions.

Chronologie des principaux événements depuis 1972



4 juillet 1972 : communiqué conjoint des deux Corées pour engager un dialogue vers la réunification qui sera suspendu l’année suivante.

13 décembre 1991 : Basic Agreement entre les deux Corées sur la réconciliation, la non-agression, les échanges et la coopération.

20 janvier 1992 : déclaration commune des deux Corées sur la dénucléarisation de la péninsule.

21 octobre 1994 : accord de Genève (Agreed Framework) entre les États-Unis et la Corée du Nord qui s’engage à geler son programme nucléaire contre des garanties de sécurité et la fourniture de deux centrales à eau légère et de 500 000 tonnes de fioul.

31 août 1998 : tir par la Corée du Nord d’un missile de longue portée (Taepodong 1).

15 juin 2000 : premier sommet inter-coréen.

29 janvier 2002 : discours de George W. Bush sur l’« axe du mal » (Irak, Iran, Corée du Nord).

10 janvier 2003 : retrait de la Corée du Nord du traité de non-prolifération nucléaire (TNP) dont Pyongyang était signataire depuis le 12 décembre 1985.

Du 27 août 2003 au 29 août 2003 : premiers pourparlers à six (les deux Corées, les États-Unis, la Chine, le Japon et la Russie).

4 juillet /2006 : tir par la Corée du Nord d’un nouveau missile de longue portée (Taepodong 2).

9 octobre 2006 : premier essai nucléaire de la Corée du Nord.

Du 2 octobre 2007 au 04 octobre 2007 : deuxième sommet inter-coréen.

31 janvier 2009 : La Corée du Nord annonce mettre fin à tous les accords passés avec la Corée du Sud, dont le pacte de non-agression de 1991.

25 mai 2009 : la Corée du Nord affirme avoir réalisé avec succès un nouvel essai nucléaire.

26 mai 2009 : naufrage d’une corvette sud-coréenne dans lequel quarante-six marins sud-coréens trouvent la mort. Séoul soupçonne la Corée du Nord d’être à l’origine de l’incident.