Le pari du numérique

Par Marie-Françoise Durand et Christian Lequesne
Comment citer cet article
Marie-Françoise Durand et Christian Lequesne, "Le pari du numérique", CERISCOPE Frontières, 2011, [en ligne], consulté le 31/07/2014, URL : http://ceriscope.sciences-po.fr/content/le-pari-du-numerique

En lançant ce premier numéro du Ceriscope, le Centre de recherches et d’études internationales (CERI) et l’Atelier de cartographie de Sciences Po ont conscience de relever un défi. Engagés dans l’analyse scientifique des sociétés du monde, le CERI, en tant que centre de recherche, et l’Atelier de cartographie, en sa qualité de concepteurs de cartes, entendent faire accéder un grand nombre de lecteurs à leurs productions en utilisant la gratuité d’Internet. L’avantage d’une publication en ligne par rapport au livre papier ne se résume évidemment pas à la gratuité. Elle permet en effet un usage plus souple de la lecture en autorisant, grâce à l’indexation par mots clés, une recherche à l’intérieur des textes. Elle offre ensuite une rapidité de mise à jour des connaissances qui, compte tenu de l’évolution de l’économie et des sociétés, sont vite touchées par l’obsolescence. Les contributions mises en ligne seront ainsi actualisées et de nouvelles publications pourront les développer et les enrichir au fil du temps. La publication en ligne permet enfin les réactions des lecteurs qui deviennent ainsi des « acteurs » de la publication.

Le numérique vise également à toucher un large public. Nous avons pensé en particulier aux enseignants et aux élèves des lycées qui auront la possibilité de recourir à des données utiles pour les cours d’histoire, de géographie, de langues, et de sciences économiques et sociales. Le Ceriscope vient ainsi compléter les traditionnels manuels qui constituent aujourd’hui un outil de référence pour les élèves mais souvent aussi des rentes de situation sans véritable concurrence. Il s’agit bien entendu de s’adresser également aux enseignants et aux étudiants en sciences sociales des universités et des grandes écoles en les faisant bénéficier de travaux qui dépassent précisément le seul manuel. Le Ceriscope est enfin destiné à tous ceux et toutes celles qui cherchent à cultiver leur connaissance d’un monde dans lequel ils circulent de plus en plus et dont les implications et la compréhension les concernent au premier chef chaque jour. Il est de la responsabilité des chercheurs et des cartographes universitaires de s’adresser à la société dans son acception la plus large. Avec le Ceriscope, le CERI et l’Atelier de cartographie de Sciences Po cherchent à battre en brèche l’idée fausse selon laquelle l’édition numérique offrirait, à la différence des publications papier, un travail sans contrôle préalable de qualité. Wikipédia n’est pas le seul mode de diffusion de l’information sur Internet. De plus en plus, l’impératif de qualité s’impose sur la toile comme à un livre ou à une revue scientifique. Le lecteur n’est pas dupe et saura de plus en plus distinguer les publications en ligne de qualité parmi l’immense masse d’informations qui lui sont offertes.

Pourquoi commencer par le thème des frontières ?

Le choix du thème pour cette première édition du Ceriscope résulte très largement du constat que la frontière est marquée, dans le monde contemporain, par la dialectique de la revendication et du dépassement. La posture du chercheur ne saurait donc se limiter à affirmer que la frontière a disparu (la fin des frontières) ou, au contraire, que celle-ci est plus présente que jamais (la conservation des frontières). Le travail empirique montre plus subtilement que la frontière est soumise en permanence à un mouvement de balancier entre pérennité et transgression.

La frontière politique, qui borne les Etats et donne corps au principe de la souveraineté, continue aujourd’hui à organiser la carte du monde. Comme le souligne Karoline Postel Vinay dans sa contribution, la frontière politique est marquée par un principe d’universalisation à défaut d’universalité. Derrière les frontières des Etats se perpétuent autant d’histoires singulières qui ont forgé des identités fortes, des différences sensibles de développement économique (Espagne/Maroc ; Etats-Unis/Mexique), de régime politique, notamment une distinction qui reste pertinente entre liberté et autoritarisme. Que l’on pense en Europe à la longue frontière entre la Pologne démocratique et la Biélorussie qui demeure la dernière dictature post-soviétique d’Europe orientale. La contestation de cette frontière politique est aussi un enjeu de pouvoir, de revendication politique que le droit international essaye de réguler par la norme
La frontière n’est cependant pas – et n’a d’ailleurs historiquement jamais été – un mur infranchissable. Elle est par essence une limite que l’on franchit, que l’on traverse et parfois que l’on transgresse et force avec douleur. Le Ceriscope entend s’attacher à décrire les phénomènes de circulation et d’échange qu’aucune frontière n’a jamais pu réduire à néant : les flux migratoires, les échanges économiques (y compris illicites), les solidarités identitaires, les réseaux sociaux qui débouchent sur l’émergence de phénomènes que la littérature qualifie souvent de transnationaux (diasporas, réseaux économiques et sociaux souvent marqués par l’informalité). Le Ceriscope n’ignore pas les mécanismes de surveillance de la frontière associés à la notion de sécurité, mais il entend montrer que ceux-ci ne sauraient jamais complètement venir à bout des circulations, des flux et des solidarités. La contribution de Didier Bigo montre combien ce monde de flux a conduit parfois à déplacer la surveillance au-delà des frontières, dans l’espace interne des Etats.

Choix pour la lecture

Les contributions publiées dans le Ceriscope ont été écrites par des chercheurs appartenant à plusieurs disciplines des sciences sociales : l’anthropologie, le droit, l’économie, l’histoire, la géographie, la science politique et la sociologie. Chaque papier peut se lire indépendamment des autres. L’idée est toutefois que la première partie, intitulée « Les fondements de la frontière », fournisse un certain nombre d’outils et de clés nécessaires à la lecture des contributions publiées dans les trois autres parties : « Droit, territoire et individus », « Enjeux de souveraineté », et « La frontière dépassée ». L’une des lignes de force du Ceriscope est enfin la prise en compte de l’historicité de la frontière, les phénomènes sociaux et politiques contemporains n’étant compréhensibles qu’inscrits dans des temporalités longues.